lundi 22 mars 2010

Pord - Xnoybis / split























Voilà un bon petit single comme j’aimerais en écouter bien plus souvent. Vraiment. Un split single qui plus est, réunissant une paire de sacrés bons groupes dont on ne peut qu’espérer le meilleur dans un avenir proche. Le label Ocinatas Industries – qui semble encore arriver à organiser des concerts pour pas chers du côté de Paris – a vraiment bien fait les choses avec (j’imagine) les moyens limités du gugusse qui n’a pas envie de s’emmerder dans la vie, la musique avant tout, quoi. Pochette sobre mais soignée, la photo en noir et blanc* d’un cadavre encore tout frais ou plus probablement d’un pochetron qui au contraire ne l’est pas trop et une galette noire tournant en 33 rpm d’un côté et en 45 de l’autre. Un objet tout simple mais porteur d’une élégance pleine de promesses.

Et bien les promesses sont largement tenues. Sur la face 33 rpm on retrouve Xnoybis pour un long titre dépassant les six minutes, Picardian Fight Song – précisons que ces petits gars viennent d’Amiens. Un groupe dont le nom fait directement référence à Godflesh (Xnoybis est le premier titre de l’album Selfless de la bande à Broadrick, en 1994) voire à Giacinto Scelci et dont le Picardian Fight Song fait également penser, non sans quelques sourires amusés, à un célèbre titre de Charles Mingus.
Même si on a déjà écouté Solace, l’album que Xnoybis avait publié en complète autoproduction fin 2006, on ne peut guère augurer de la teneur de cette toute nouvelle composition alliant puissance et nervosité tant le groupe a réellement progressé depuis son premier disque, délaissant son côté trop ouvertement metal indus et pesant pour gagner en flexibilité tout en gardant cette lourdeur oppressante et poisseuse. Pensez Unsane mais pas que… les Dazzling Killmen ? Damned ! J’ai cru un instant que je m’étais trompé de face, qu’en fait j’écoutais Pord mais non, j’étais bien sur la face Xnoybis. Cette montée d’hormones est-elle due à l’arrivée entre temps de Baz derrière la batterie ? Le garçon a un jeu autrement plus intéressant et dynamique que son prédécesseur, il est vrai. Depuis l’enregistrement de Picardian Fight Song Xnoybis a à nouveau changé de line-up avec le départ du guitariste qui lui n’a pas été remplacé. C’est Ben, déjà bassiste et chanteur qui fait tout le bouleau (bon courage…) et le groupe continue, la suite est déjà attendue avec impatience.

Sur la face 45 rpm on retrouve donc Pord, groupe qui vient de l’un des coins les plus improbables de l’hexagone : la Lozère. Désolé les gars, on a déjà du vous la faire un milliard de fois mais un groupe de hardcore/prog metal comme le votre et originaire d’un tel endroit ressemble autant à une anomalie génétique qu’un groupe de power electronics du cantal ou qu’une fanfare free jazz creusoise.
Non content d’habiter dans l’une des plus belles campagnes de ce pays, Pord avait surpris tout le monde en délivrant en 2007 une démo cinq titres complètement hallucinante de rigueur torturée et d’envolées noise/hardcore sous totale influence Dazzling Killmen (on y revient). Je me mords encore les doigts d’avoir raté leur concert dans un bar pourri de Lyon il y a deux ans de cela mais je déteste les bars pourris, sauf ceux qui ont des tables en formica. A l’inverse de Xnoybis qui a su faire preuve d’une maturation certaine, Pord ne surprend pas, exploitant sur Joyeux Mimosa (c’est le split single des titres débiles) la même veine cauchemardesque que sur la démo et ne fait donc que confirmer – ce qui est déjà très bien. Là aussi, on aimerait une suite, un jour.

Entre Xnoybis et Pord on frôle l’excellence même si ce genre de formulation a tout du cliché bâtard. Mais oui, il est heureux de constater qu’il y a encore des groupes qui savent jouer violent, puissant et lourd sans avoir l’air de vils copieurs ou d’attardés mentaux. Single de ce début d’année. Un disque que l’on peut se procurer (en même temps que les enregistrements précédents des deux groupes) pour une somme dérisoire en allant faire un tour par ici. On peut également y télécharger Picardian Fight Song comme Joyeux Mimosa en intégralité.

* la photographe s’appelle Alexia et en a d’autres à proposer ici

dimanche 21 mars 2010

Zëro - Marvin / Rosemary K's Diaries























Un split entre Zëro et Marvin, deux des groupes parmi les plus en vue du moment, deux groupes appartenant à deux générations différentes mais – on va pouvoir s’en rendre compte – se complétant et se répondant parfaitement, est sûrement la meilleure idée que l’on pouvait trouver à l’heure actuelle. Les deux groupes jouent souvent ensemble et partagent quelques points communs comme un amour certain du synthétiseur et un soundman perfectionniste. Justement Rosemary K’s Diaries est un 25 centimètres ne regroupant que des versions en concert de titres déjà connus et a été publié par Les Disques De Plomb dont c’est là la deuxième sortie puisque ces jeunes gens ont déjà activement participé au dernier disque en date de Binaire, Idole. Et tout le mal qu’on leur souhaite à cette bande d’inconscients idéalistes bouffeurs de vinyle c’est de pouvoir continuer sur une aussi belle lancée le plus longtemps possible.
A tout seigneur tout honneur, commençons par la face Zëro dont le dernier album Diesel Dead Machine a toujours autant de mal a quitter la platine familiale. Trois titres en concert pour les lyonnais, plus précisément trois titres enregistrés le 23 octobre 2009 au Clacson* à Oullins, juste à côté de cette bonne vieille cité des Gaules. On y entend un groupe en très grande forme, délivrant une version très énergique de Load Out, passant à un Cars, Buses, Etc… (l’un des meilleurs titres du premier album Jokebox) de plus en plus mystérieux et haletant et concluant sur un The Opening magistral. En trois instantanés Zëro étale toutes la diversité et l’ouverture de sa musique, montrant une aisance confondante dans des registres aussi variés que maîtrisés. Un enregistrement qui donne tort une fois de plus aux pisses-froid psychorigides peu convaincus et/ou pas émus pour deux sous par Diesel Dead Machine.
De l’autre côté, en bons montpelliérains, les Marvin ne s’en laissent pas compter avec encore trois titres enregistrés en concert, le 17 octobre 2009 à Reims et avec un son du feu de dieu**. Ça commence par l’un des hits incontournables du trio, Vocomurder, dans une très bonne version dynamique et disco punk bien putassière pour faire danser tous les garçons et toutes les filles de tous âges et comme un gros ballot trop sensible du gras je danse moi aussi. Suivent deux titres du tout récent Hangover The Top chez African Tape. Un Good Radiations ensoleillé et vocodoré lui aussi et surtout mon préféré, Moustache 34, dans une version absolument déchaînée et providentielle. Ils ont quand même du répondant ces petits montpelliérains, ils ne se laissent pas faire par leurs aînés lyonnais mais ce n’est pas pour autant qu’ils vont gagner le championnat. On retourne donc une nouvelle fois la galette, on réécoute la face Zëro puis celle de Marvin, s’ingéniant à remarquer que malgré toutes les différences – pour faire beaucoup trop vite Zëro plus sombre et cérébral, Marvin plus chien fou(traque) – ces deux là vont sacrément bien ensemble. Egalité on va dire, mais certainement pas un match nul.

* on me fait signe que ce soir là c'est Greg Aldea – qui enregistre déjà les disques de Zëro – qui était derrière la console du Clacson
** assuré cette fois ci par le soundman habituel et mentionné ci dessus, dieu n'a donc rien à voir là dedans

vendredi 19 mars 2010

Overmars / Le Complexe Du Choix























On termine cette petite série consacrée à XcRoCs records avec Overmars, oui le groupe lyonnais. Le Complexe Du Choix explore ce pourquoi XcRoCs est en grande partie dédié – les fonds de tiroirs, les poubelles des groupes, les répétitions nocturnes enregistrées sur un vieux radiocassette ITT, les live déterrés du fond des squats, les tentatives avortées ou les démos – et on y trouve cinq titres, certains datant de la période précédent juste le premier album Affliction… Endocrine, Vertigo (2005), d’autres étant des démos préparatoires de Born Again (2007). Je ne vais pas vous refaire tout le détail technique, d’autant plus que cela reviendrait juste à recopier bêtement toutes les infos que l’on peut trouver ici.
Ceci n’est donc pas un enregistrement d’Overmars avec du neuf. Disons tout de suite que Le Complexe Du Choix s’adresse avant tout aux fanatiques et aux complétistes du groupe, heureusement ils sont nombreux donc cela ne devrait pas poser trop de problèmes. Et il est toujours intéressant de savoir, longtemps après les faits, par quelles étapes, égarements, décisions, est passé un groupe en plein travail. Ce qui s’applique parfaitement aux deux premières pistes, Born Again part 1 et Born Again part 2, deux extraits squeezés lors de l’élaboration finale et qui révèlent des aspirations moins étouffantes que le disque définitif. C’est d’autant plus intrigant que ces deux passages sont un peu bancals, fragiles, dissonants – OK ils ne sont pas finis mais quand même – et que donc ils contrastent avec la rigueur du Born Again fini qui à la réécoute est toujours ce grand disque. Là on se prend à rêver de tout autre chose qui n’existera donc jamais.
Suit M.A.D., une reprise de Napalm Death (pour les récalcitrants du grindcore : l’avant dernier titre de Scum, le tout premier LP des britanniques en 1987). Faire une telle reprise peut paraître une belle gageure tellement la musique de Napalm Death est rapide et concise (et à cette époque là éventuellement brouillonne) et celle d’Overmars lente, lourde (et réfléchie). M.A.D. à la sauce Overmars c’est un peu mission impossible. Il ne suffit pas d’être un gros fan de metal extrême et les lyonnais s’en sont sortis en rajoutant une intro indus puis avec guitares atmosphériques et en reprenant en version lente le riff de base du morceau. Ils ne pouvaient pas faire beaucoup mieux.
Les deux derniers titres sont donc des versions primitives d’A Spermwhale’s Quest et de Obsolete. Pour les comparatifs on peut toujours se reporter à l’album Affliction… Endocrine, Vertigo. La version – très différente – d’Obsolète est vraiment carnassière mais le plus intéressant des deux titre est le premier, A Spermwhale’s Quest. On y entend la dualité des voix qui était l’une des caractéristiques du chant dans Overmars : d’un côté l’ogre des montagnes norvégiennes et ses growls à effrayer un yéti même maoïste, de l’autre le timbre vraiment magique de la bassiste – elle ne serait certainement pas contente si je disais qu’il y a un fort côté goth dans son chant mais le terme est à prendre dans le sens le plus noble possible, c'est-à-dire sensible et écorché. Le mélange des deux produit une dynamique que le groupe ne retrouvera plus, on le sait.

Epilogue : Xavier – le chanteur principal du groupe et la grosse voix mentionnée ci-dessus – est parti d’Overmars et se refait depuis les crocs dans Neige Morte, improbable association avec un musicien de SoCRaTeS/Lewis Karloff/-1/Sheik Anorak/Kandinsky (pour ne pas le nommer) et un autre de 12XU et dont le résultat est déjà prometteur. Quant à Overmars, le groupe continue même s’il a décidé de se faire rare pour des raisons qui ne regardent que lui. Le Complexe Du Choix ne sera pas le dernier enregistrement du groupe qui paraitra avec Xavier au chant puisque le split avec Starkweather (enregistré il y a deux années quand même…) va bientôt voir le jour. Enfin sera t-on tenté de dire. Une page se tourne et encore une fois merci à XcRoCs d’avoir exhumé ces cinq titres.

jeudi 18 mars 2010

Conger! Conger! / self titled


Toujours XcRoCs records et encore un groupe, Conger! Conger!, dont je n’avais jamais entendu parler et pour cause puisque ce cinq titres tout beau tout petit est le premier enregistrement publié par ce trio constitué d’un bassiste, d’un guitariste et d’un batteur/chanteur. Le ménage à trois est la formule power trio par excellence mais elle peut également être celle de l’indie pop et c’est précisément dans ce registre ci qu’opère Conger! Conger!, du moins sur les trois premiers titres. My Neighbour’s Dreams est le plus dynamique des trois, démarrant brillamment sur un tapis de guitares précises et soutenues par une rythmique rapide. La voix – les voix plutôt puisqu’il y a des chœurs – possède cet allant nécessaire pour vous faire rentrer une ritournelle dans la tête. Et c’est mission accomplie jusqu’à la moitié du titre à partir de laquelle My Neighbour’s Dreams redescend doucement au niveau du sol. La guitare devient lointaine, la basse fait des ronds, un xylophone tintinnabule et les voix en décalage, entre pleurs et comme un vague sentiment de colère rentrée, répètent inlassablement my neighbour’s dream are just the same as mine – ce qui est totalement faux les soirs de match à la télé. Premier titre et Conger! Conger! a déjà l’art de brouiller les pistes.
Haunted est une magnifique balade, toute en retenue, sur laquelle Nicolas Dick de Kill The Thrill (également crédité à l’enregistrement, etc) joue quelques notes de lap steel. Plus linéaire que Neighbour’s Dreams mais débordant de poésie glacée, Haunted explore une tristesse indicible – j’ai réécouté The New Year il y a deux jours et en ce qui me concerne c’est plutôt une bonne coïncidence – avant de s’éteindre doucement.
Tiens, on dirait que c’est une boite à rythmes qui bat la mesure sur Clouds. L’habillage change (on compte aussi une guitare fantôme, des effets sur la voix, un bout de texte en français…) mais la retenue, l’élégance est la même.























Si ce disque avait été un vinyle, un mini album cinq titres donc, c’est ici que je me serais levé pour changer de face. Un effort surhumain mais qui aurait nettement convenu : les deux derniers titres sont encore plus mystérieux et décalés que les trois premiers. Déjà le magnifique Man + Child = Gun avec son brouhaha sonore en fond sur la longue deuxième partie du titre. Au début on pense qu’il s’agit d’une guitare en mode epilady puis on opte finalement pour une radio manipulée par un type à la recherche des résultats sportifs de la veille. Apparait une voix (samplée ?) qui à nouveau tient tout du fantôme : on entend distinctement les mots contenus dans le titre de cette chanson et l’effet est glaçant.
Mais le plus étrange sur ce disque c’est le dernier titre, Nevermind. Un rock noise et presque tribal – du tribal comme en font les peuplades d’Europe occidentale – épaulé par le saxophone hurlant de Julien Lemonier, oui celui de CaVe CaNeM et cofondateur du label XcRoCs, mais même dans ce registre plus musclé on sent une espèce de retenue chez Conger! Conger! Le rythme a un côté faussement soutenu sur toute la première grosse moitié du titre mais ce groupe a décidément l’art de faire évoluer ses compositions en eaux troubles et à noyer le poisson sans en avoir l’air : toute la fin de Nevermind, jouant encore une fois le décalage complet, marque la reprise des hostilités et donnerait presque envie de se trémousser comme un hippopotame dans un marigot. Étonnant. Étonnant mais radicalement personnel. Et puis si j’ai utilisé le terme de chanson – non je ne l'ai pas encore fait ? et bien voilà ! – ce n’est pas pour rien. La qualité numéro un de Conger! Conger! c’est bien la qualité formelle et l’originalité de ses compositions. Surprenantes, n’allant jamais là où on s’y attend, ne préfigurant jamais de l’atterrissage final qui de toutes façons a une certaine tendance à se faire à notre insu. Une belle découverte.

mercredi 17 mars 2010

CaVe CaNeM / Ssoiffe? ou Rrache!













On a déjà parlé du label marseillais XcRoCs records à l’occasion de la parution d’¡El Secundo! de Red Space Cyrod. Tenu par deux compères musiciens et activistes de la scène locale, le principe de ce label – je ne m’en lasse pas – est des plus rigolos : d’abord XcRoCs ne publie que des CDs de trois pouces, ensuite le label propose soit des enregistrements de groupes complètements inconnus au bataillon, soit il s’agit d’inédits/raretés/curiosités de groupes ayant déjà fait un petit bout de chemin (dans le catalogue il y a du live de Binaire par exemple, il y a aussi Le Complexe Du Choix pour l’élaboration duquel Overmars est allé trier dans ses poubelles, on en reparle très bientôt). Les tirages sont plutôt du genre très limité mais ce n’est pas une raison pour ne pas se laisser tenter et ne pas aller jeter un coup d’œil à un catalogue qui commence à être sérieusement étoffé.
A tout seigneur tout honneur : commençons par évoquer le dernier double mini CD en date de CaVe CaNeM. Il y a deux raisons à cela. La première c’est que CaVe CaNeM est précisément le groupe de Fred et Jul, nos deux idéalistes forcenés qui ont justement monté XcRoCs records, on n’est jamais aussi bien servi que pas soi-même, vous avez tout à fait raison les gars, vive la libre entreprise. La deuxième et principale raison est que ce disque de huit titres (les quatre premiers sont regroupés sur Ssoiffé? tandis que Rrache! comprend les quatre derniers, un peu comme si on avait affaire aux deux faces d’un LP) est sacrément bon. Qu'est ce que j'ai dit ? Sacrément ? Non en fait il est foutrement bon, un point c’est tout.













Arrivé en classe de quatrième, l’élève réfractaire à la langue de Goethe mais consciencieusement tanné par des parents dramatiquement préoccupés par son avenir serein et heureux se devait de choisir le latin comme option s’il ne voulait pas se retrouver dans le dépotoir du collège en compagnie d’aspirants au CAP. J’imagine que les choses n’ont guère changé, qu’elles ont même sûrement empiré alors qu’apprendre un peu de latin et savoir que cave canem signifie grosso modo attention chien méchant (l’une des rares choses dont je me souvienne encore avec oderint dum metuant*) sert à pas grand-chose quand on a treize ans, du moins pour embrasser les filles et leur palper les nichons. Le chien en question – canis, canis – c’est celui qui aboie dans les premières secondes de More Noise For Edmond, brûlot punk qui vous prend à la gorge et ne vous lâche pas, tout comme le reste de ce disque. Dans le groupe Fred s’occupe de la guitare, de la voix, de la programmation de la boite à rythmes et des machines tandis que Jul joue du saxophone, chante et programme également et ce qui frappe d’emblée c’est l’incroyable vivacité et l’énergie qui se dégagent de cette formule instrumentale pourtant rabougrie. Ces deux là ne s’en laissent sûrement pas compter par leurs collègues punkers du littoral. Mieux, malgré l’utilisation d’une boite à rythmes, The CaVe CaNeM possède un allant formidable bien loin de toute rigidité métronomique. La gaillardise de l’humain, l’instinct rageur et la rugosité qui sied à cette musique sont bel et bien présents. Ajoutons que les deux sont des brailleurs efficaces, que la guitare est capable de soulever des riffs de 3.5 tonnes comme de vous propulser des éclats acérés à la vitesse d’une sulfateuse stalinienne et on en parle plus : CaVe CaNeM est un sacré bon groupe, inventif et direct à la fois.
Attends, je n’ai pas encore parlé du saxophone. Oui, je suis du genre à vénérer cet instrument. Oui je serais même du genre à écrire des phrases stupides à propos d’un groupe particulièrement apprécié, tiens prenons l’exemple d’Oxbow et d’Eugene Robinson – vous ne trouvez pas que son chant ressemble à une imitation de pleurs de bébés par le saxo de Coltrane ?** Sur Improve Yourself le saxophone de Jul frise l’hystérie pure et simple tout comme il sait se faire plus coulant dès le titre d’après, Porc II. Un biniouteur d’une telle amplitude on n’en croise pas tous les jours dans le petit monde des punks sans vergogne.
Précisons que techniquement c’est Nicolas Dick qui a enregistré, mixé et masterisé ce disque, pas seulement parce qu’il est marseillais, mais peut être parce que Fred (De Benedetti) est aussi l’autre guitariste de Kill The Trill et on note également que Fast Car n’est pas une reprise des Buzzcocks mais que ses paroles ont été écrites par Marylin Tognolli, bassiste de Kill The Thrill comme chacun le sait également. Une grande famille.

* qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent, soit la devise du rock critic qui confond toujours son trou du cul et faim de moi
** n’empêche que j’aurais bien aimé être

lundi 15 mars 2010

Encore une belle soirée de loser























Journal d’un pauvre père de famille en arrêt maladie. C’est samedi soir et je décide d’aller à mon deuxième concert de la semaine, contre tout avis médical et malgré un veto familial sans appel : je suis toujours sous médicaments, j’ai toujours mon collier cervical et je sais que demain je vais me faire copieusement engueuler quoiqu’il arrive et que si jamais j’ai à nouveau mal je n’aurai pas intérêt à me plaindre. Il faut savoir vivre dangereusement. Et puis je suis beaucoup trop curieux de découvrir Hey! Tonal en concert.
Je redescends donc à la cave et j’en remonte mon fier destrier à pédales. La déconvenue est énorme : le pneu arrière est à moitié dégonflé, suffisamment pour laisser croire qu’il y a une micro fuite quelque part dans la chambre à air et que ce ne sont pas les changements de température ni le taux d’humidité qui sont responsables de cette mise à plat. A nouveau à l’encontre de la vindicte familiale qui se déchaîne de plus en plus fort je regonfle illico à bloc le pneu récalcitrant, espérant qu’il tiendra bien jusqu’à Gerland et jusqu’à Grrrnd Zero, après on verra bien. Et je fuis, poursuivi par des hurlements de harpies en colère. J’arrive en effet sur les lieux du concert sans encombre, je tâte l’objet du délit, il n’a pas l’air de s’être redégonflé, après tout ce n’était peut être bien qu’un problème d’humidité et de température, va savoir. Je décide de faire de temps à autre une tournée d’inspection pour estimer l’état de décrépitude ou non de ce pneu récalcitrant.
Dans la salle Hallux Valgus est juste en train de terminer ses balances et il n’y a pas encore grand monde. Le Grrrnd Zero est résolument glacial à cette époque ci de l’année, l’affluence restera raisonnable pour un samedi soir mais pas de quoi non plus déborder d’enthousiasme. J’apprends alors que Dure Mère qui s’était rajouté à l’affiche à la toute dernière minute ne jouera finalement pas ce soir, le groupe est resté bloqué du côté de Metz, van cassé, l’une des éternelles galères des groupes qui tournent avec des petits moyens. C’est dommage parce que ça aurait rajouté un côté foutoir supplémentaire – qui a dit incohérent ? – à une soirée riche en styles musicaux différents.























Ulrike Meinhof débute la soirée. Il me semble que par rapport à la dernière – et la seule – fois où j’ai assisté à un concert de ce garçon, tout son attirail de bricoleur et d’arpenteur s’est quelque peu étoffé. Je vois une guitare posée à même le sol et dont il se servira telle quelle, je devine également deux cymbales toutes cabossées (il les a sûrement rachetées d’occasion à Hallux Valgus). Sinon, il y a les habituels enchevêtrements de câbles, des tables de mixage, un magnétophone, des pédales d’effets et d’autres choses encore pour lesquelles je ne saurais trouver un nom. Qu’importe.
La musique d’Ulrike Meinhof n’a rien de terroriste, elle se situe quelque part du côté de l’ambient, mais un ambient dynamique, oscillant doucement vers le bruitiste mais délimitant toujours un espace de flottement nécessaire et suffisant au vagabondage et autre rêverie. De la musique parfaitement inutile dans toute sa splendeur – l’inutilité étant dans ce cas précis une raison d’être suffisante, faut il le rappeler. L’utilisation de samples assez anecdotiques (dans le sens de bruits quotidiens) voire déjà usés et abusés par d’autres (comme les bruits de pas dans le gravier, rabâchés encore et encore par des gens comme Etant Donnés) n’enlève rien non plus au caractère déambulatoire d’une musique qui commence sérieusement à s’intensifier, à se resserrer, délaissant les marquages au sol trop évidents pour conduire vers quelque chose de plus monobloc et de plus imposant. Ulrike Meinhof a un bon sens de la montée et c’est sans trop de surprise que l’on voit un batteur puis un guitariste s’installer derrière lui.
















Ainsi commence ou presque le concert d’Hallux Valgus, par un titre en commun avec Ulrike Meinhof. Ce dernier s’intitule Frozen Bold Babies et figure dans une version différente sur le nouveau vinyle 12 pouces du duo, Gale = Paranoïa + Psychose + Frustration tout récemment paru (bientôt une chronique) grâce aux efforts conjoints de Maquillage Et Crustacés, de Down Boy records et de Gaffer records c'est-à-dire les labels respectifs des trois personnes qui se trouvent en ce même moment en train de jouer à Grrrnd Zero – voilà une illustration parfaite du on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Malheureusement la participation musicale d’Ulrike Meinhof initialement prévue ne figure pas sur l’enregistrement définitif de Frozen Bold Babies, suite à un obscur problème de déménagement d’Ampeg mal géré. Pas grave. Ce que l’on peut entendre en direct live compense largement.
Dans la droite lignée du set d’Ulrike Meinhof, nos trois gaillards prennent leur temps pour faire inexorablement monter la sauce, une sauce épaisse, bouillonnante avec batterie martelée/tribale et alors que le guitariste – il joue assis sur une chaise avec un drôle d’instrument sur les genoux, genre un truc de cow-boy mais en version très électrique – s’emploie à sortir des sons à vous déchirer les sphincters. Ulrike Meinhof n’est pas en reste puisqu’il maltraite ses deux cymbales avec un contacteur, on frise le harsh, l’apocalypse est devant nous et c’est une parfaite introduction à la musique d’Hallux Valgus.























Duo intermittent composé de Pavel de Death To Pigs à la guitare et de Franck Gaffer (Sheik Anorak, etc, je ne vais pas refaire la même liste à chaque fois) à la batterie et à la voix de poulet éviscéré, Hallux Valgus a toujours cet unique mot d’ordre qui est d’enquiller des compositions ultra courtes, ultra rapides, ultra répétitives, ultra saturées, ultra hurlées, ultra martelées et ultra bandantes. Suite à une cassette au dépouillement aussi brut que violent il y a deux ans, le groupe est enfin de retour, après avoir enregistré cet été les neuf titres qui figurent sur Gale = Paranoïa + Psychose + Frustration, un pur concentré de now wave bruitiste à peine plus élaborée que dans le passé – pensez un peu à Arab On Radar qui s’essaierait à faire des reprises de Brainbombs et qui évidemment n’y arriverait pas.
Un vrai bonheur de punk et, de manière fort amusante, aucune ostentation. Qu’il joue débout avec une vraie guitare ou assis avec son instrument de torture cow boy, le guitariste d’Hallux Valgus est d’une immobilité étonnante, jouant de profil par rapport au public, ne le regardant jamais, lacérant ses cordes toujours plus fort et plus violemment, dans une espèce de statique provocatrice. Tout dans le poignet et dans les deux doigts qui glissent le long du manche, l’accordage et/ou les pédales d’effet devant faire le reste. Hallux Valgus c’est aussi frais et primesautier qu’un remugle de cadavre de rat crevé et aussi appétissant qu’une séance de léchage d’orteils fétichiste sur le pied-bot d’un vieillard incontinent. Dégueulasse mais irrésistible.
















Après le concert je ressors sur le parking pour assurer le premier contrôle technique de mon vélo. Le pneu arrière est encore dur mais souple alors un doute m’étreint : ne s’est il pas quand même un peu dégonflé ? C’est donc légèrement inquiet que je retourne dans la salle du Grrrnd Zero pour la suite du concert. Mais je ne vais pas trop m’étaler sur le groupe d’après. En effet, le flyer officiel du concert indiquait la présence de Sinaloa. Disons tout de suite que je ne supporte que très difficilement ce genre de groupes emo. Aussi je suis le début du set de Sinaloa de pas très près, avec tout le respect qu’il m’est possible d’éprouver pour ce groupe, et ce qui devait arriver arriva, je m’éloigne toujours plus, avant de finir tout au fond de la salle et complètement atterré par une musique qui arriverait presque à me faire haïr Fugazi et Jawbox, groupes qu’il serait pourtant injuste de tenir coupables ou responsables d’une telle descendance aussi désastreuse que pitoyable. La vie est mal faite.
J’en profite pour retourner dehors sans plus attendre, là j’entends une conversation à propos du fait qu’il n’y a pas de basse mais deux guitares dans Sinaloa, tiens moi non plus je n’avais même pas fait l’effort de le remarquer. Mais retour à mon vélo. Cette fois ci il n’y a aucun doute, le pneu se dégonfle mais pas assez rapidement pour qu’il soit définitivement à plat d’ici la fin de la soirée. Du moins je l’espère. Donc je reste ici et pour la seconde fois ce soir je décide enfin de vivre dangereusement.























C’est un Hey! Tonal diminué qui monte sur scène. L’un des deux guitaristes a du subitement quitter la tournée suite à des problèmes personnels et retourner fissa à la maison. Mais heureusement Mitch Cheney est bel et bien présent et je suis bien trop heureux de le voir enfin en vrai, ce guitariste incroyable qui a joué dans Rumah Sakit ou Sweep The Leg Johnny (lorsque ces derniers étaient passés dans le coin, à l’époque de Sto Cazzo!, il n’avait pas encore intégré le groupe) et qui est le fondateur du label Sickroom records. Que du bon.
Le reste du line-up est composé d’un bassiste armé d’une Rickenbacker mais un peu trop en retrait à mon goût, d’un bidouilleur armé d’un laptop et de deux mini claviers et qui jouera un rôle bien plus important que tout ce que j’aurais pu supposer au départ et bien sûr de l’affreux Kevin Shea à la batterie…
… On me raconte souvent que ce batteur lunatique, à lunettes mais surtout à tête à claques peut s’avérer être complètement génial, y compris lorsqu’il joue avec Talibam! mais j’attends toujours de lui qu’il fasse autre chose que du free style, semblable à un hamster défoncé au speed et en roue libre dans sa cage. Même les expériences de deux concerts avec Get The People n’ont guère été concluantes, Mr Shea s’évertuant au moindre roulement à tomber systématiquement à côté de la plaque. Mais le bénéfice du doute est quelque chose à ne pas négliger. Lorsque j’écoute le très free jazzeux Peter Evans trio dans lequel joue Kevin Shea, j’entends un batteur certes foutraque mais qui apporte vraiment quelque chose à la musique qu’il accompagne. J’espère – à défaut de rêver – pouvoir un jour voir et entendre ce Kevin Shea là sur une scène.
















Bon. Disons tout de suite que de ce côté-là c’est raté. Shea se fait une nouvelle fois dessus, dégoulinant de plans plus foireux les uns que les autres à la batterie. Mais je m’en fous. Je m’en fous parce que Mitch Cheney attire tous les regards et oriente toutes les oreilles. Il suffit de le regarder jouer, jongler plutôt, avec sa guitare qu’il porte très haut pour être sous le charme. Même avec ses problèmes de boucles et son jack qui partait en sucette (à défaut de le remplacer il faudrait investir dans une marque de sparadrap un peu plus résistant mon garçon) on sentait le musicien chevronné.
Après, lorsqu’on a publié un unique album sur lequel il n’y a aucune composition mais que des assemblages et des montages et dont le résultat est un gros délire free form complètement halluciné et drogué, à quoi pouvait bien ressembler la musique de Hey! Tonal en concert ? A de l’improvisation pure et dure mon capitaine. Ce truc qui peut sembler ignoble à ton voisin alors que toi tu tripes de toutes tes entrailles (ou inversement). Le math rock intergalactique de Hey! Tonal en aura rebuté plus d’un, le groupe vidant littéralement la salle, à la fin du concert il restait moins d’une dizaine de personnes. C’est bien dommage car voilà le genre de concert – contrairement à l’instantané façon Hallux Valgus – qui s’apprécie sur la durée. Des atermoiements, des hésitations et des plantages il y en a eu mais on a également eu droit à de grands moments de bravoure, des montées d’adrénaline irrésistibles, de la freeture en ébullition maximum, les maths enfin élevées au stade de sciences humaines.
Le concert est terminé et tout le monde a fui, il n’y a plus personne pour applaudir. Le groupe sourit malgré tout, remerciant les rares survivants d’avoir tenu le coup… ce ne devait pas être évident de continuer à jouer dans ces conditions. Il manquait donc un guitariste mais le bidouilleur a bien rempli son rôle, envoyant des boucles, des sons bizarres ou des notes décalées jouées sur ses microclaviers. Je me suis plusieurs fois demandé s’il ne retraitait pas une partie du son de Hey! Tonal en direct. Je suis parti sans demander confirmation.

Mon vélo est toujours là, à m’attendre au parking. Le pneu arrière n’a plus assez d’air pour me permettre de rentrer. Je fais un détour jusqu’à la station service de la rue de Gerland où je le regonfle à nouveau à bloc pour réussir à faire la route du retour, ce que j’arriverai à faire sans trop de peine. Demain, c’est atelier mécanique et réparation, tout ce que j’aime.