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samedi 13 juillet 2013

Richard Comte / Innermap




Il serait peut être temps de parler un peu ici de RICHARD COMTE. Richard Comte c’est ce guitariste qui en compagnie de ses deux petits camarades de Hippie Diktat avait illuminé le deuxième soir du Festival Expérience(s) 2013. C’est le hasard – et un exemplaire promo du disque* – qui m’avait fait découvrir Richard Comte et son album solo Innermap avant ce concert/tarte dans la gueule/séance de décrassage auditif. Par contre c’est une grosse flemme qui m’avait également empêché d’en parler correctement avant. Ce qui en définitive ne change pas grand-chose voire rien du tout à l’affaire puisque Innermap se préoccupe de fait de bien autre chose, ou presque.
Ou presque parce qu’il y a quand même une constante chez Richard Comte et que cette constante c’est l’électricité. Et la guitare du monsieur. Une guitare qui gronde, résonne et vibre, déployant d’intenses nappes sonores, des magmas de saturation et de réverbération mais, également, des notes à la fois minérales et lumineuses s’éternisant et épousant les contours, creux et bosses de cette carte géographique imaginaire et intérieure que le musicien dessine avec patience, obstination et passion.
Chaque pièce d’Innermap porte comme titre des coordonnées géographiques : des longitudes et des latitudes auxquelles Richard Comte aurait pu rajouter la magnitude c’est-à-dire une mesure évaluative possible de la violence, de la profondeur et de l’émotion vibratoire qui nous emportent en écoutant sa musique. Mais peut-être aurait-ce été un petit peu présomptueux de sa part : en effet seul l’auditeur peut in fine apprécier les effets d’une telle musique sur sa petite personne. Et ces effets sont intenses, si ce n’est immenses.
Les propositions soniques et/ou résonnantes du guitariste n’appartiennent ni réellement à la nuit ni tout à fait à la clarté mais se posent comme un sorte d’entre-deux mystérieux, Innermap portant particulièrement bien son nom parce que relevant de l’aventure intérieure qui se termine fatalement en mise à nu, les tripes du musicien se retrouvent à l’air libre et celles de celui qui l’écoute, remuées par tant de vibrations et d’ondulations électriques, également. Innermap est réellement une belle collection d’enregistrements tout ce qu’il y a de plus sensoriels et aux conséquences épidermiques, ce qui n’empêche pas ce disque de dévoiler des abimes de profondeur et de significations supposées (et ouvertes à toutes les hypothèses/interprétations, ce qui ne gâche rien). L’exploration continue**.

* puisque toi, musicien, patron de label, producteur de disques, attaché de presse de mes deux, mécène et autre philanthrope des causes perdues, tu me le demandes à nouveau : oui, tu peux envoyer à tes risques et périls l’objet de ton labeur acharné à l’adresse des bureaux de Heavy Mental ®/666rpm Inc., adresse que tu trouveras ici (merci quand même)
** Innermap est publié en CD par Coax records et en vinyle par Rat – rare and treacherous – records

samedi 22 juin 2013

Main / Ablation




Que MAIN publie un album en 2013 est une véritable surprise. Main, rappelons-le, est le groupe que Robert Hampson avait monté après Loop en compagnie de Scott Dowson (ancien Loop lui aussi, il joue sur l’album A Gilded Eternity). Un groupe que l’on croyait mort et enterré depuis que Robert Hampson avait décidé de se consacrer de plus en plus profondément à la musique acousmatique et à la recherche musicale – écouter à ce sujet son deuxième album « solo », le très réussi  Répercussions.
Alors ? Et bien Main a, sur la fin de sa première existence, de plus en plus glissé vers une musique savante et austère, délaissant le côté hypnotique et lysergique de ses premiers enregistrements et délivrant ainsi quelques indices fortement annonciateurs de ce que ferait plus tard Robert Hampson tout seul. Ablation, premier enregistrement de Main depuis 2006 et l’album Surcease (publié par le label N-Rec et enregistré par le seul Hampson), est le fruit de la collaboration entre deux hommes, Robert Hampson bien sûr et le nouveau venu Stephan Mathieu. Que Main soit à nouveau un duo est une bonne chose : sur ses derniers jours le groupe n’était que l’œuvre d’un Hampson solitaire et obnubilé et on continue encore de penser que Main a souffert du désir de découverte et de l’apprentissage (certes courageux) du musicien en matière de musique acousmatique.
Mais aujourd’hui c’est une toute autre histoire. Non seulement Hampson a prouvé avec Répercussions qu’il était désormais capable de grandes choses mais, en plus, la présence d’un alter ego le galvanise certainement. Il n’est certainement donc pas question avec Ablation d’un retour aux premiers fondamentaux de Main – Hampson est désormais allé trop loin dans l’acousmatique pour tenter tout volte-face et sans doute n’en a-t-il absolument pas envie – mais on sent à l’écoute des quatre titres/parties du disque une dynamique propre à un vrai groupe, basée sur l’échange, l’interaction et une sorte d’énergie communicante. Ablation reste un disque de musique expérimentale, ambient et acousmatique, un disque chargé en trouvailles sonores et mu par un travail sur les sons souvent pas loin d’être stupéfiant mais, oui, Ablation est également un disque qui dispose de ce confort d’écoute propre aux disques épanouis.

La suite des aventures de Robert Hampson ravira les moins de trente ans nostalgiques d’un temps qu’ils ne peuvent pas connaitre : le musicien a en effet réactivé Loop – sous le line-up de l’album A Gilded Eternity, soit Hampson et Dowson aux guitares, Neil MacKay à la basse et John Wills à la batterie – et annonce des concerts et plus si affinités d’ici la fin de l’année 2014 ; autrement, il se murmure également que Robert Hampson participerait à la tournée célébrant le vingtième anniversaire de la parution de l’album Pure de Godflesh… en effet Hampson a joué sur ce disque aux cotés de Justin Broadrick et GC Green et avait même tourné avec eux à l’époque.

[Ablation est publié en CD et LP par les Editions Mego – le label de Peter Rehberg semble bien être devenu la nouvelle maison de Robert Hampson/Main]

mardi 11 juin 2013

Wolf Eyes / No Answer : Lower Floors




Il fut un temps où WOLF EYES semblait publier un enregistrement tous les quinze jours, tous supports confondus et rien ne semblait trop beau pour ces américains munis d’un féroce appétit : CD, vinyles, cassettes, CDr… En fait Wolf Eyes n’a rien changé de ses habitudes, c’est juste que le groupe est retourné dans l’ombre après avoir tourné en première partie de Sonic Youth ou publié deux disques et demi chez Sub Pop. Oui, Sub Pop, label à propos duquel on se demande bien quelle idée avait pu traverser l’esprit de ses responsables tant Wolf Eyes est à mille lieues de tout ce qu’ils ont toujours publié. Mais qu’importe.
Aujourd’hui composé de Nate Young, de John Olson et du nouveau venu James Baljo, Wolf Eyes a publié un nouvel album, No Answer : Lower Floors, et annonce à qui veut l’entendre que celui-ci marque un nouveau départ pour le groupe. On veut bien les croire. Mais à moitié seulement. Il est vrai que No Answer : Lower Floors est d’un abord moins rugueux, plus sophistiqué voire également plus calme et plus assagi que nombres d’enregistrements précédents de Wolf Eyes. Mais pourtant le trio n’a pas tellement changé la donne ; on retrouve ici tout ce qui faisait le charme expérimental/bruitiste/caca-cacophonique du groupe : ces voix perturbées, ces larsens qui font mal, ces under beats en forme de secousses sismiques, etc. Wolf Eyes reste Wolf Eyes.
Par contre il est indéniable que le groupe a (provisoirement ?) laissé tomber son humour détestable et destroy pour aborder sa musique d’une façon autrement plus sérieuse et cérébrale. Le revirement n’est pas spectaculaire, il est juste formel : en rendant sa musique plus lisible et donc décorticable/analysable, Wolf Eyes est passé de la case groupe de foutraques sous acide à celle d’intellos pour galeries d’art moderne. Nate Young et John Olson auraient-ils enfin un petit peu grandi ? On en doute un peu. Est-ce du au départ de Mike Connelly (qui a préféré se concentrer sur le génial Hair Police) ? Non, puisque ce dernier – tout comme Aaron Dilloway, un autre ex-membre de Wolf Eyes – a malgré tout également collaboré à No Answer : Lower Floors.
Le résultat est tout aussi bon et collant qu’auparavant, juste plus acceptable pour la plupart des oreilles et reste, rappelons-le et bien que Nate Young aime citer des références plus sérieuses en matière de musique électronique pionnière, toujours axé sur les travaux d’il y a trente ans et quelques de Throbbing Gristle (Heathen Earth par exemple) et des tout premiers Cabaret Voltaire (Methodology ‘74/’78 - Attic Tapes). Du bel ouvrage. Du coup les plus naïfs risquent de prendre No Answer : Lower Floors pour une révélation ; les autres y verront uniquement la confirmation du talent d’un groupe de freaks en voie de réinsertion.

[No Answer : Lower Floors est publié en CD et vinyle par De Stijl]

samedi 25 mai 2013

Hijokaidan / Made In Studio et Made In Japan


Le disque le plus drôle de l’année 2012 est à porter à l’actif d’HIJOKAIDAN. Ou plutôt on devrait parler des deux disques les plus drôles de l’année 2012 parce que Made In Studio ne va pas sans Made In Japan. La pochette du premier reprend celle du Made In Europe de Deep Purple. Mais il n’y a aucune crainte à avoir : ceci n’est qu’une blague de plus et Hijokaidan reste Hijokaidan c'est-à-dire l’un des groupes japonais les plus délirants et les plus bruyants du monde. Du pur vomi auditif.




Sur Made In Studio le line-up du groupe est composé du membre fondateur et chef terroriste Jojo Hiroshige à la guitare, de sa femme Junko aux hurlements de sorcière en flammes, de Fumio Kosakai et Toshiji Mikawa (également membre d’Incapacitants) à la bidouille qui vrille et détruit les oreilles, de Fumio Kosakai à la batterie et, en special guest, d’Akira Sakata au saxophone alto. Une formation presque « musicale » pour l’un des piliers japonais du harsh noise, connu pour les performances délirantes, scato et morbides et ses débuts et qui est responsable de l’un des disques les plus génialement éprouvants qu’il m’ait été donné d’écouter, l’album Wisdom en 1991 (chez Alchimy records, le propre label de Jojo Hiroshige).
Made In Studio est plutôt du genre jubilatoire, sorte de free jazz de l’extrême et hautement bruitiste, session de libre improvisation en roue libre s’apparentant à une séance de bondage voire de démembrement participatif. Il y a quatre titres sur Made In Studio et on signalera Uroboros In A Klein Bottle qui peut être résumé en un duo à la mort entre Junko et Akira Sakata et honnêtement on ne sait pas lequel est ici le plus dément et le plus perturbé des deux. Copper Median C°. est plutôt un moment de pause alors que sur NJQ et Auto-Noda-Fe (un hommage tardif à S.P.K. ?) c’est carrément la grande fête du harsh, tout le monde joue plus fort que tout le monde et le chaos quasi définitif qui en résulte vous arrache des grands sourires de bonheur sadique – oui, les plaisirs de la décadence.




Made In Japan c’est presque la même chose sauf que le disque a été publié sous le nom de JAZZ HIJOKAIDAN, que c’est un live d’à peine quarante minutes enregistré environ trois mois plus tôt lors d’un concert à Tokyo et que la pochette est cette fois pompée sur celle de l’album de Deep Purple du même nom. Le délire de Made In Studio y est poussé à son paroxysme, évidemment et contrairement à l’appellation du groupe il n’est toujours pas question de jazz ou même de free jazz ici.
On se rend même très rapidement compte que l’album Made In Studio aurait plutôt du paraitre sous le nom de Jazz Hijokaidan alors que Made In Japan résulte lui d’un niveau supérieur de folie musicale qui écrase et défonce tout : sur le premier on pouvait encore discerner les instruments et – stupeur ! – tenter d’analyser ce que chacun joue ou plutôt tente de détruire. Avec Made In Japan  c’est peine perdue, on se prend tout de face, on en rigole encore plus et on aurait vraiment aimé assister à une telle orgie suprasonique. Car, quitte à finir sourd pour le restant de sa vie, autant que cela soit pour de bonnes raisons : certaines fréquences extrêmes déversées sur ce live font effectivement vraiment très mal aux oreilles, merci monsieur Mikawa, et il est absolument hors de question et impensable d’écouter Made In Japan à faible volume. Incontournable.

[Made In Studio et Made In Japan sont publiés en CD digipak par Doubt Music et distribués en France et en Europe par Metamkine]

samedi 20 avril 2013

Sonopsies




Sonopsies est le titre d’une compilation éditée par le label Caméras Animales dont c’est la toute première référence. Jusqu’ici Caméras Animales était surtout une maison d’édition marseillaise qui a donc décidé de diversifier ses activités et d’éclairer différemment son propos. Et bien en a pris à ces jeunes gens car Sonopsies est un véritable et passionnant parcours du combattant question musiques expérimentales, avec de fortes tendances à bidouilles et une certaine propension à faire tremper la matière sonore première dans (au choix) un bain d’acide idéologique hilarant, une fontaine de jouvence pataphysique ou une étuve asphyxiante.
Comme sur toutes les compilations il y a des choses que l’on aime moins (Flatline Skyline…) et d’autres beaucoup plus : les interventions toujours à mourir de rire de Méryl Marchetti mais aussi M. Savant Stifleson, ElFuego Fatuo, Mushin (magnifique), le blues black metalleux de Forakte (un peu à la Horseback et merveilleusement décalé dans le cadre d’une telle compilation), Sun Thief (superbe) et Thierry Théolier.
En fait on vient de pratiquement tout citer du contenu de Sonopsies (on peut aussi parler de découvertes multiples parce qu’ici, à part Sun Thief, on ne connaissait rien des musiciens et artistes présents sur Sonopsies) mais il y a une autre chose que l’on n’a pas encore précisée : s’il fallait trouver un fil conducteur à cette compilation – décidemment je trouve que ce terme de « compilation » est bien mal adapté à un disque qui au contraire me semble plutôt pensé comme un tout et avec un vrai projet derrière, pas uniquement celui de regrouper des formations venues des quatre coins du monde ou presque – donc, s’il fallait trouver un fil conducteur ici, ce pourrait être celui du verbe, de la parole, des mots, des textes car ceux-ci sont bien au centre d’un disque néanmoins protéiforme.
On peut même parler de poésie sonore dans certains cas, de logorrhée ou d’épanchement dans d’autres mais il y a presque toujours un sens, une signification plus ou moins évidente, à découvrir, à appréhender : Sonopsies est un disque qui s’écoute donc doublement, non seulement pour les pièces musicales qu’il propose mais également pour ce que ces mêmes pièces peuvent renfermer de mots et donc, éventuellement, de pistes de réflexion. Evidemment, le sens apparemment donné est toujours sujet à interprétation, disons qu’il ne s’agit ici que de tentatives et qu’il faut parfois aller chercher un peu plus loin, trifouiller dans le fond et prendre le risque de ne pas toujours trouver – c’est peut-être aussi pourquoi Caméras Animales définit le terme de « sonopsie » par autopsie sonore.

[Sonopsies est édité en CD uniquement par Caméras Animales]

samedi 13 avril 2013

(((witxes))) / Sorcery - Geography




Je m’étais juré – oui, je parle de moi – de chroniquer un jour le premier album de (((witxes))), le troublant Sorcery/Geography. Et puis le temps a passé, je suis moi aussi passé à autre chose et Sorcery/Geography est devenu un disque « accompagnateur » au sujet duquel je n’ai plus eu envie de dire quoi que ce soit, non pas lassitude, habitude ou dédain mais tout simplement parce que Sorcery/Geography, l’un des plus beaux disques de l’année 2012, s’est d’une certaine façon fondu dans mon paysage musical, comme une toute petite pierre blanche que l’on enfonce dans un coin de terre, cachée dans le jardin ou dans un bac à fleurs au bord de la fenêtre, juste pour le plaisir de la savoir là, de le vérifier de temps à autre et de se dire que oui, on a mis une marque quelque part et que cette marque y restera tant qu’on le désirera.
Avec Sorcery/Geography l’effet est double : ce disque figure à un endroit très précis de ma discothèque, un endroit que j'ai choisi parce qu’il est à la croisée de plein de faisceaux invisibles mais tangibles, un endroit que j'ai également choisi pour le retrouver plus facilement dès que l’envie et/ou le besoin se font ressentir ; et puis Sorcery/Geography marque très profondément, le petit caillou blanc c’est peut-être moi et je tourne, tourne sans cesse autour d’un disque aux multiples facettes et aux entrées/sorties au départ insoupçonnées.
N’écoutez pas celles et ceux qui vous diront que Sorcery/Geography n’est qu’un disque d’ambient, de musique expérimentale et atmosphérique : évidemment ils n’ont pas tout à fait tort mais ils sont au bout du compte loin de la vérité de ce disque, même en précisant que Sorcery/Geography comprend également des paysages sonores et de multiples incursions d’instruments ou de sons « réels » tels qu’un piano, un saxophone, une guitare ou ce chant très émouvant. Une bien drôle de géographie pour tout dire car Sorcery/Geography passe d’un territoire à l’autre presque sans crier gare mais sans pour autant donner l’impression de collage ou de passer du coq à l’âne… Non, (((witxes))) possède cet art de tout (r)assembler en un ensemble qui semble cohérent, un vrai petit univers, un univers qui se rapproche continuellement tout en allant de plus en plus loin, comme en expansion. Une pierre blanche enfoncée dans un coin de terre. La terre elle-même. Etc.




Sorcery/Geography  a été publié en vinyle uniquement par Humanist records en mai 2012. Si on parle de ce disque maintenant c’est quand même pour deux raisons précises : le deuxième album de (((witxes))) est annoncé pour le printemps prochain chez Denovali ; ensuite (((witxes))) assurera la première partiede Barn Owl au Sonic le 23 avril… on en profitera sûrement pour revoir également Barn Owl et tenter d’effacer le mauvais souvenir d’un précédent concert des américains.

samedi 16 février 2013

Touch. 30 Years And Counting




Le label anglais TOUCH vient de fêter son trentième anniversaire. Et de publier une compilation en forme d’état des lieux actuel de cette illustre maison de disque. Une compilation qui évidemment ne retrace pas tout l’historique de Touch records et qui de toute façon n’avait pas pour but de le faire. 30 Years And Counting réunit donc des musiciens qui ont fait l’histoire du label pour (environ) les dix dernières années seulement. En ce qui concerne tous les autres – on citera Nocturnal Emissions, Hafler Trio, Etant Donnés, John Duncan… – il faudra dépoussiérer les étagères et retrouver ses vieux disques ou bien partir à la pêche aux mp3 sur internet.
On remarque tout de même quelques absents de taille sur 30 Years And Counting : Ryoji Ikeda, Daniel Menche, le collectif Freq_Out, Rehberg & Bauer ou Thomas Köner, ce dernier ayant attendu l’année 2012 et son dixième album pour enfin publier son premier disque chez Touch. Et on remarque surtout que 30 Years And Counting fait la part belle aux travaux ambient et captations de paysages sonores des musiciens invités avec en tête de gondole Christian Fennesz, Oren Ambarchi et Biosphere. Même les musiciens d’ordinaire plus sujets aux débordements et aux magmas bruitistes (Mika Vaino, Philip Jeck ou Z’ev) se coulent dans ce qui semble bien être la thématique du disque.
D’ailleurs les titres sont plus ou moins regroupés, formant comme une longue suite ou plutôt quatre longues suites : 30 Years And Counting est un double album vinyle et même si vous comptez en acquérir la version CD vous y trouverez quatre plages seulement – alors que l’on compte seize musiciens/artistes en tout – comme autant de faces d’un double LP. Difficile parfois de s’y retrouver, croyant être surpris par Bruce Gilbert (ex Wire) alors qu’en fait on a plutôt le plaisir d’écouter enfin quelque chose de neuf et composé par le néo-zélandais Rosy Parlane (ex Thela)… Structurellement 30 Years And Counting incite plus que jamais à une certaine rêverie, y compris lors des paysages sonores disséminés ça et là – le coup du train version Chris Watson ça marche toujours.
Quelques musiciens nous surprennent toutefois vraiment – comme ce piano un rien baveux orchestré par Eleh – alors que d’autres constituent une découverte (Jana Windersen avec ses incroyables captations sonores de chauve-souris la nuit dans un parc londonien mais qui pourtant a déjà trois albums publiés chez Touch records dont le magnifique Energy Field). 30 Years And Counting ne souffre d’aucune erreur de casting mais, et c’est également la limite de ce disque, tous ses participants y perdent un peu de leur personnalité et de leur identité musicale ; voilà une compilation/mémorial dont le véritable auteur est ainsi le label lui-même ou plutôt Mike Harding et Jon Wozencroft, les deux boss et directeurs artistiques de Touch records. En ce sens l’anniversaire du label est dignement fêté mais une vraie rétrospective, à caractère historique et plus exhaustive, aurait été un bon complément à un tel artefact.

samedi 2 février 2013

Robert Hampson / Répercussions




S’il y a vraiment un parcours musical atypique, c’est bien celui de ROBERT HAMPSON. Après avoir partiellement réinventé la pop psychédélique et noisy au sein de Loop – influençant ainsi des tonnes de groupes qu’au pire on qualifiera de merdiques et au mieux de shoegaze –, le musicien anglais a sombré pour notre plus grand bonheur dans la musique expérimentale. Si Main – son deuxième groupe – lui a servi de passerelle entre le monde de l’électricité et celui de la composition acousmatique, Robert Hampson vole depuis quelques années de ses propres ailes et publie dorénavant ses pièces sous son propre nom. Répercussions est son deuxième véritable album studio édité en 2012 par les Editions Mego – pour mémoire son tout premier Vectors a été publié en 2009 par Touch records.
On  ne parlera ici que de la version CD et stéréo de Répercussions ; le digipak contient en effet un DVD avec un mixage surround 5.1 mais que l’on n’a jamais pu écouter, faute de matériel adéquat. On y perd peut-être quelque chose – de la profondeur et du volume d’appréciation sur les trois pièces proposées ici – mais on s’en contentera. On s’en contentera parce qu’autant Vectors avait un côté un peu froid et rigide autant Répercussions lui est bien supérieur. Son enregistrement est bien sûr postérieur à celui de Vectors et les progrès de Robert Hampson en tant que compositeur et fin assembleur de sons sont gigantesques.
Les travaux du musicien/compositeur sont presque toujours des commandes – Répercussions a été composé pour le GRM, Groupe de Recherches Musicales, en 2011 ; De La Terre A La Lune a été commissionné par le Planétarium de Poitiers – et ont tous été créés et enregistrés au même endroit, les studios du GRM à la Maison de la Radio à Paris. Et on sent que Hampson a passé beaucoup de temps dans ce laboratoire, travaillant, peaufinant et repoussant les limites de son imagination. Ainsi le travail percussif sur Répercussions est époustouflant d’enchantement et de légèreté multidimensionnelle (même sans le son 5.1) ; les ondes « magnétiques » et les flux sonores de De La Terre A La Lune relèvent d’une magie sans cesse renouvelée et on note également un final céleste basé sur des tintements, une sorte de continuité avec Répercussions. A ce stade du disque on pense que le musicien a réussi à s’extraire des carcans stylistique propre à la musique acousmatique et qui le retenaient encore trop étroitement sur ses précédents enregistrements.
Or la véritable surprise vient avec Antarctica Ends Here (doté d’un titre sans doute volontairement à double sens) : on peut clairement identifier les premiers sons utilisés par Robert Hampson, ce sont des sons qui sont habituellement associés au Pôle Sud et à l’imagerie des grands froids et des déserts de glace (vent, cliquetis – encore – d’un attelage de traineau, etc.) or le musicien y adjoint des cordes (ou des sons en glissé persistant) et quelques notes de piano qui donnent un côté extrêmement poignant voire nostalgique à l’ensemble – du coup on penche définitivement pour que la traduction d’Antarctica Ends Here signifie en réalité quelque chose comme « c’est la fin de l’Antarctique » ou « s’en est finit de l’Antarctique ». On entend trop peu souvent des compositions réussissant le mariage de sons collectés – et identifiables – avec des sons composés et/ou interprétés. Sans doute le passé d’instrumentiste de Robert Hampson lui permet-il de joindre sans artificialité ces deux techniques/points de vue. Antarctica Ends Here semblera sans doute un peu simpliste aux ayatollahs de la musique concrète et acousmatique mais il s’agit sans nul doute d’un moment de grâce dont la brièveté (moins de dix minutes) renforce encore le caractère surnaturel et émotionnel.

jeudi 29 mars 2012

Daniel Menche / Guts





Daniel Menche a commencé à publier des disques en 1993 sur le quasi mythique label Soleilmoon recordings. Depuis il est passé par Trente Oiseaux (le label de Bernard Gunter), Alien 8, Beta-Lactam Ring, Tesco, Blossoming Noise et Les Editions Mego. Une liste qui pour les amateurs de Menche en dit long sur la qualité du travail de cet insaisissable américain. Insaisissable parce que plutôt versatile bien qu’œuvrant toujours dans les sphères des musiques retraitées, acousmatiques, etc. Avec à la fois une exigence profonde voire quasiment maniaque et un parti-pris iconoclaste, surtout non conventionnel, finissant par abolir les frontières entre les musiques dites « sérieuses » c'est-à-dire très théorisées et finalement ennuyeuses et pénibles à écouter et le plaisir du chaos sonore, du fracas poétique de la musique industrielle.
La musique industrielle, c’est bien à elle à laquelle on pense en premier avec Guts, officiellement le 46ème enregistrement long format de Daniel Menche (sous son seul nom ou en collaboration) et publié en début d’année par les Editions Mego de Peter Rehberg. Un disque qui explose sévèrement et de toutes parts dès Guts 2 x 4 : on hésite à voir dans ce titre comme un hommage à Einsturzende Neubauten ou plus simplement l’explication de la méthode peut être employée ici par Menche pour construire ce premier titre, c'est-à-dire l’empilement de plusieurs couches différentes élaborées à partir d’un même matériau. Cela fait un bruit pas possible et en même temps c’est plein d’harmoniques très surprenantes et enivrantes.
La raison en est que c’est le piano qui a servi de point de départ à ce nouveau travail de Menche. En tendant bien l’oreille on pourra reconnaitre quelques unes de ces vibrations déformées qu’enfant on prenait plaisir à extraire du piano de la grande sœur en tapant dessus à poings fermés durant l’absence de tout le reste de la famille. La sensation assez jubilatoire de maltraiter un instrument de musique qui n’en demandait pas tant. Mais Daniel Menche ne tape pas simplement sur un ou des pianos. Il les éventre, les dissèque, les torture, brisant les cadres, frottant les cordes, utilisant on ne sait quel outillage aussi bien matériel qu’électronique.
Ce  n’est donc pas du piano que l’on entend, ni même une destruction de piano, mais la métamorphose monstrueuse et complètement folle d’un instrument de musique mutilé et bafoué en un conglomérat métallique et extrême à la fois porteur de bruits intenses, de vibrations fantomatiques et de significations abstraites. Guts 2 x 4 est le versant jusqu’au-boutiste de Guts mais la suite est nettement plus calme (Guts 2) voire atmosphérique et profonde (Guts 3 et Guts 4). Parfois on pense à certains travaux de Z’ev – même insistance, même densité et mêmes couleurs industrielles – et on se laisse bercer par une musique née de la destruction et qui, loin de susciter l’effroi et le rejet, stimule l’imagination sans complaisance.


Daniel Menche est actuellement en tournée européenne avec seulement deux dates françaises : le 30 mars aux Instants Chavirés à Montreuil et le 31 mars à Lyon au Sonic – pour cette seconde date, le programmateur du lieu a eu la bonne idée de mettre Daniel Menche le même soir que This Will Destroy You, cela permettra aux post hardcoreux du coin de découvrir une musique autre que celle élaborée à partir d’une surabondance de pédales d’effets branchées sur des guitares insipides.

samedi 16 octobre 2010

Yellow Swans / Live During War Crimes #3


Les groupes qui n’en finissent pas de mourir sont ils les pires ? Prenez le cas de Yellow Swans, défunt duo originaire de Portland*, ancienne coqueluche de Jamie Stewart de Xiu Xiu et de quelques autres snobinards : le groupe a officiellement annoncé sa séparation depuis maintenant deux années mais il continue de sortir des disques. A quoi bon ? Pourquoi faire ? Les Yellow Swans c’était juste du bruit, non ? Exactement. Les Yellow Swans sont un excellent groupe de pimpo-bimbo bruitiste, une sorte de Merzbow en plus psychédélique et, comme ses deux prédécesseurs, le volume 3 de Live During War Crimes documente des performances en concert de Pete Swanson (effets électroniques en tous genres et voix) et Gabriel Mindel Saloman (guitare, bruit, etc). Live During War Crimes #3 a été publié fin 2009 par le label Release The Bats et, chose curieuse, le nom de groupe imprimé sur la tranche du digipak est Dove Yellow Swans. Mais qu’importe, je ne suis pas allé chercher plus loin un semblant d’explication à l’extension du nom du groupe.
















Les quatre plages du disque n’ont pas de titre mais on peut les identifier selon la ville, le lieu et la date auxquels elles ont été enregistrées. Le premier morceau est un live datant de 2008, mis en boite à Chicago, et le groupe s’en dit extrêmement content. Ce jour là il aurait joué son dernier concert sur le sol américain dans un lieu apprécié, devant des amis et qui plus est le groupe aurait donné l’une de ses meilleures performances. Tant d’enthousiasme ne peut qu’attirer la méfiance mais en écoutant ce premier titre – il s’agit de l’enregistrement laissé tel quel, il n’y a pas eu de remontage après coup ni d’overdubs – on ne peut qu’acquiescer, Yellow Swans y est excellent, incisif, reformulant une énième fois et brillamment sa méthodologie du crescendo bruitiste et ouvrant toutes sortes de perspectives grâce à un spectre de fréquences hallucinantes libérées par la montée en puissance du volume. Voilà l’enregistrement de Yellow Swans qui pour le moment se rapproche au plus près de ce que j’avais entendu en concert.
Evidemment, après la déferlante de ce premier titre, la suite parait moins percutante. Elle n’en est pas moins bonne, continuant d’établir les deux Yellow Swans comme l’un des ex meilleurs jeunes représentants du harsh hippie. On trouve moins de finesses harmoniques dans les concerts enregistrés à Portland (deuxième et troisième plages) ou celui de Iowa City (plage 4, peut être la moins bonne de toutes) mais on y croise malgré tout une dynamique profonde de la saturation qui vous écrase la gueule contre les murs à vous en faire sortir de la bouillie de cervelle par les globes oculaires. Si le cadavre de Yellow Swans bouge encore, cette fois c’est moi qui suis laissé pour mort. Pour avoir un petit souvenir live du groupe laissez donc tomber le Mort Aux Vaches et adoptez ce Live During War Crimes #3 autrement plus intéressant.

* j’ai longtemps cru que les Yellow Swans venaient de San Francisco, peut être l’ai-je même carrément écrit quelque part

mardi 27 juillet 2010

Zs / New Slaves























C’est une erreur de penser que l’on a fait le tour de la question Zs lorsqu’on a précisé que ce quartet vient de Brooklyn, New York : alors comme ça, Zs est encore un de ces groupes de binoclards jouant sur partitions un free jazz mi électrique mi psychorigide ? La bonne affaire. Voilà en fait un descriptif nettement insuffisant bien qu’ayant un fond de vérité et bien qu’ayant pu convenir à certains des enregistrements antérieurs de Zs, et encore... Mais avec New Slaves, superbe double album gavé de plus d’une heure de musique et publié par un tout petit label qui fait du bon boulot, The Social Registry, les barrières tombent, les a priori s’envolent et les préjugés peuvent aller se rhabiller : la musique de Zs ne ressemble à aucune autre.
On peut théoriser qu’en matière d’avant-garde new-yorkaise les Little Women et leur deuxième album Throat représentent le côté organique, flexible et désaxé de la scène arty locale alors que Zs en serait le côté cérébral, calculé et trigonométrique – oui il y a de ça… Le cas Zs est bien plus complexe que celui de ses petits camarades de Little Women qui après tout n’est qu’un groupe de free jazz. Un groupe de free jazz particulièrement foutraque et érigé à la punk (comme un majeur bien dressé) mais de free jazz quand même et puis c’est tout. Alors que dans Zs on trouve au passage un peu de freeture mais également du contemporain, du minimalisme, du kraut, de l’electro, du metal… Oui ça fait beaucoup pour un seul groupe. Non New Slaves n’est pas un disque indigeste. Uniquement un disque étonnamment ouvert pour ne pas dire versatile mais toujours d’une grande fraîcheur bien que ne recelant aucune tentative de compromis par rapport à une ligne directrice que l’on pourrait définir à l’aide d’une seule et unique phrase – toujours de l’expérimentation, encore de l’expérimentation et rien que de l’expérimentation.
Ouais : expérimentation. Pour une fois, cette terminologie agressive et obscure pour le sens commun n’est pas usurpée à propos de Zs. Comment expliquer sinon que le groupe arrive avec autant de facilité et d’à-propos à enchaîner bidouille sur bandes à l’envers (Concert Black) avec du happy kraut acidulé (Acres Of Skin), passer du breakcore bruitiste (Don’t Touch Me) à du minimalisme céleste (le gamelan intersidéral de Mansory) pour finir sur du jazz mécanisé comme une horloge suisse et se déréglant petit à petit, par petits glissements insidieux et se fracassant dans le plus pur chaos, un chaos presque borbetomagussien (New Slaves) ? C’est très simple : on note, outre les morceaux de bravoure composés à quatre, que chaque musicien a droit à un titre solo sur New Slaves. Certains relèvent un peu trop de l’évidence stylistique comme le saxophone de Sam Hillmer esseulé et mis en boucles sur Black Crown Ceremony I : Diamond Terrifier mais d’autres s’inscrivent totalement dans la logique de big bang fondateur d’un album protéiforme – par exemple le Gentleman Amateur de Ben Greenberg offre une certaine continuité avec Acres Of Skin qui est pourtant l’œuvre du groupe tout entier, le Don’t Touch Me d’Amnon Freidlin prend alors logiquement le relai alors que Mansory (bidouillé par Ian Antonio) prépare parfaitement à New Slaves, retour d’une composition à quatre. Alors si Zs est la somme de ces quatre talents ajoutés on peut également affirmer que chacun de ces talents peut aussi dignement représenter à lui seul l’identité d’un groupe génial, phénomène plutôt rare à vrai dire. Sam Hillmer (saxophone ténor et effets), Ian Antonio (batterie), Ben Greenberg (guitare et électronique) et Amnon Freidlin (guitare) ont donc le droit d’être traités de grands malades : même si leur intransigeance est mise en scène et calculée on croit dur comme fer à leur bordel d’extra-terrestres, il nous fait mouiller dans nos culottes, au moins autant sinon plus que le free jazz organique et humain d’un… Little Women.
New Slaves, terreur auditive mais ô combien imaginative de l’année 2010 a été enregistré par le guitariste en chef de Zs, Ben Greenberg. Le mastering a été assuré par Colin Marston (Behold... The Arctopus, Dysrhytmia, Krallice et plus récemment Gorguts) qui est dans tous les mauvais coups ces derniers temps. Enfin l’illustration de la pochette est signée par un certain John Dwyer.
Et puis si vous voulez voir ce groupe incroyable en concert, sachez que Zs tourne en Europe fin juillet/début aout : le 30 juillet au Grrrrnd Zero de Lyon avec L’Ocelle Mare et le 31 à Paris dans une salle encore non déterminée – renseignez vous ! On note aussi que depuis l’enregistrement de New Slaves Amnon Freidlin a déjà quitté le groupe. En fait les trois autres forment le noyau dur de Zs, l’un des prédécesseurs d’Amnon Freidlin n’était autre que Charlie Looker, parti pour fonder Extra Life, et son successeur actuel est Tony Lowe, un ancien Skeletons.

samedi 24 juillet 2010

Festival Expérience(s) au Périscope (deuxième soir)


Je ne vais pas essayer de mentir, je n’étais jusqu’à présent jamais allé au Périscope, et ce malgré l’insistance de quelques connaissances bien mieux informées que moi. Les rares groupes gravitant autour de ce lieu et que j’avais pu voir en concert l’avaient toujours été dans des endroits autres, au Sonic ou au Grrrnd Zero pour ne pas les nommer. Si je n’avais pas reçu un mail d’invitation en bonne et due forme émanant de ses organisateurs, je ne me serai donc pas non plus intéressé au Festival Expérience(s) mis en place sur trois jours au Périscope par le Grolektif. Une affiche alléchante, quelques pointures, quelques vieilles connaissances et pas mal de choses parfaitement inconnues. Je décide donc de jeter mon dévolu sur le deuxième soir : tant pis pour PAK (avec Ron Anderson des Molecules) qui jouait le jeudi et tant pis pour Sheik Anorak qui jouera lui le samedi.
Le Périscope est perdu dans un endroit sinistré de Lyon, coincé entre des voix ferrées et une célèbre prison désormais désaffectée – il se murmure que ses bâtiments, classés, vont être reconvertis en résidences étudiantes, le symbole est savoureux. Les rues sont complètement désertes même en plein milieu de la journée et je regrette presque de ne pas avoir piqué la voiture de mon travail pour m’y rendre tellement il y a de la place pour se garer, y compris pour un handicapé du créneau tel que moi. J’attache donc mon vélo non sans appréhension à l’angle du vieux bâtiment qui abrite le Périscope, je jette un coup d’œil prudent à l’intérieur de la salle et décide d’attendre dehors que des connaissances arrivent pour y entrer enfin avec elles. Première cigarette.
La salle est vraiment bien, spacieuse – j’imagine que 150 personnes peuvent aisément y trouver leur place sans que le concert devienne trop invivable – et bien équipée. Le bar est agréable, la lumière est douce, les personnes qui s’occupent du lieu sont accueillantes. La seule chose qui me chiffonne ce sont les chaises et les fauteuils installés devant la scène. Ah oui… je suis dans un club de jazz ou assimilé et on s’y assoie pour écouter de la musique. Une habitude que je n’ai jamais réussi à (com)prendre mais que je ne trouve pas plus étrange que la méthode hippie qui consiste à s’assoir par terre comme un chien galeux pour écouter un concert de musique transcendantale.
















Je m’installe alors sur une confortable banquette pour assister au premier groupe, Samsonite Orchestra. En fait d’orchestre il n’y a qu’un seul bonhomme sur scène, Julien Israelian, qui a eu l’idée d’un orchestre de poche un jour qu’il achetait une vieille valise dans une brocante. Pas une Samsonite en plastoc, de celles que l’on imagine bien au bout du bras d’un golden boy trop pressé en transit à l’aéroport, mais une valise toute pourrie et remplie de curieux instruments fabriqués maison. Deux loop stations complètent l’installation.
La musique de Samsonite Orchestra c’est essentiellement de la bricole à base de cordes pincées, frottées et percutées dont les sons sont mis en boucle, empilés, assemblés. Certains de ces sons sont très étranges et parfois poétiques, la filiation avec la musique de Pierre Bastien s’impose mais Samsonite Orchestra va beaucoup plus loin, créant de véritables rythmiques, s’installant dans le répétitif pour une espèce de techno minimale entièrement conçue à la main et plutôt évanescente comme un vieux tatapoum de Wolfgang Voigt/Gas.
Jusqu’ici tout va bien. Il est par contre dommage que notre garçon cherche toujours à en rajouter au lieu de laisser tourner ses boucles, qu’il appose par-dessus de la bidouille supplémentaire qui foute tout en l’air, alourdissant son propos. Il a du mal également à gérer ses transitions, son bricolage étant moins précis dans le start/stop qu’un laptop dument domestiqué. Malgré ses gros défauts de maîtrise il y a un charme certain à la musique de Samsonite Orchestra qui n’évite pas non plus l’écueil de jouer trop longtemps, prenant le risque d’user son auditoire. Il est temps de sortir dehors pour vérifier que mon vélo n’a pas disparu et pour fumer une deuxième cigarette.
















Le deuxième groupe s’appelle AM PM et il s’agit cette fois d’un duo composé de Emmanuel Scarpa à la batterie et à la bidouille et de Clément Edouard au saxophone, au laptop et autres effets. La présence dans ce tandem du saxophoniste des excellents Lunatic Toys – bientôt une chronique de leur non moins très bon premier album – est l’une des deux raisons qui m’ont poussé ce soir à venir jusqu’au Périscope. Je n’ai jamais écouté la musique de AM PM, en toute confiance je ne m’attends donc à rien de précis sauf à ne pas être déçu.
C’est pourtant exactement ce qui s’est produit. La musique de AM PM m’a semblée beaucoup trop rigide, froide, engoncée, sans émotions. Les idées des deux musiciens ne m’ont également guère convaincu. Précisons tout de même à leur décharge que je suis complètement réfractaire aux mélanges électronique et jazz sauf si c’est dans une optique complètement bruitiste ce qui n’a pas été le cas mis à part sur un titre où de grosses fréquences basses ont fait leur apparition tandis que la batterie passait en mode martelé. Mais la plupart du temps les sons synthétiques sont irritants, mal amenés, et le mélange ne prend pas. Je préfère m’éclipser à la fin du set pour une nouvelle ronde vélocipédiste à l’extérieur, une nouvelle cigarette et une bière bien fraîche.
















Le dernier groupe est également un duo et dedans on retrouve Rodolphe Loubatière, batteur de RYR (encore un groupe du Grolektif particulièrement apprécié et la deuxième raison de ma venue) ainsi que Franck Vigroux, un platiniste (également guitariste mais il ne jouera pas de guitare ce soir) dont le curriculum vitae se passe de commentaire, jugez plutôt : Franck Vigroux a joué ou joue encore avec Elliot Sharp, Marc Ducret, Hélène Breschand, Bruno Chevillon, Matthew Bourne, Zeena Parkins, Ellery Eskelin, Joey Baron…
Les deux musiciens entrent directement dans le vif du sujet, ne s’embarrassant guère de détails et pilonnant l’atmosphère à l’aide d’une cacophonie bruitiste contrastant violemment avec les deux premiers groupes de la soirée. Franck Vigroux maltraite ses vinyles sur ses deux platines (une façon de faire qui m’a toujours rendu un peu malade pour des raisons évidente de matérialisme phonographique aigu) et Rodolphe Loubatière choisit l’option gros bras qui en met de partout – il bricolera également un petit peu à l’aide d’accessoires divers et variés posés à côté de lui sur une table.
Le résultat rappelle là aussi fortement quelque chose, en l’occurrence le Live Improvisations de Christian Marclay et Gunter Muller paru sur For 4 Ears records en 1994 – Marclay s’y montrait comme un manipulateur hors-pair et sadique de vinyles tandis que Gunter avait déjà à cette époque grandement recours à l’électronique dans son jeu de batterie de plus en plus touche tout.
Malgré l’absence certaine d’originalité (pas très grave en soi) et surement mis en confiance par un manque de finesse volontaire (une bonne méthode pour faire du bruit) le duo Vigroux/Loubatière remplit parfaitement le cahier des charges d’une musique musclée et vive, qui débouche enfin les oreilles et les sphincters. Qu’en dire de plus ? Rien, ce concert a fait l’effet d’une bonne douche de décibels, comme peut le faire un concert de punk braillard ou une performance harsh. Rien de nouveau si ce n’est un changement d’air entre les neurones. Fort à propos, le concert n’a pas duré longtemps, permettant à la plaisanterie d’en rester une. J’ose espérer que l’aspect ludique et iconoclaste est bien ce que recherchaient les deux musiciens.

vendredi 16 juillet 2010

L’Echelle De Mohs - Solar Skeletons / split LP


Voilà un disque précédé d’une solide réputation de musique expérimentale, une réputation tellement envahissante et imposante que ça finirait par sentir mauvais, comme un gros tas de merde. De deux choses l’une : que l’on m’explique tout de suite et maintenant ce que signifie le terme expérimental dès qu’il s’applique à de la musique et que l’on m’explique aussi ce que je pourrais bien avoir à foutre d’une telle réputation, bonne ou mauvaise. Car ce disque est intriguant, au moins pour deux raisons : les groupes qui figurent dessus, à savoir L’Echelle De Mohs et Solar Skeletons, sont parfaitement inconnus et parmi la tripotée de labels impliqués dans cette sortie il y a en certains dont on a déjà parlé plus d’une fois ici – Bruits De Fond, Théâtre records, Migouri, Saucisses Lentilles et Aïnu records, donc une sacrée carte de visite.
J’oubliais : selon des sources bien informées (?), la musique expérimentale, dans un sens général et populaire, est un terme qui désigne généralement un ensemble de musiques se caractérisant par une large tendance à l'expérimentation [merci pour la tautologie], c'est-à-dire une exploration de nouveaux moyens techniques et artistiques souvent en dehors des conventions et des normes admises dans les musiques traditionnelles occidentales. Donc je résume : si tu fais un truc que personne d’autre n’a fait avant toi et/ou dont le résultat est du encore jamais entendu c’est que tu fais de la musique expérimentale. Exemples : John Cage qui intitule une composition 4’33 en référence à sa durée exacte et dont le principe est d’être une plage de silence assourdissant, Terry Riley composant les 53 motifs de base de In C, motifs que les interprètes de l’œuvre sont libres de répéter le nombre de fois qu’ils le désirent, John Lennon qui demande à George Martin d’enregistrer George Harrison au sitar et d’inclure les bandes à l’envers sur le titre Tomorrow Never Knows (dernière plage de l’album Revolver des Beatles, 1966), John Coltrane et Rashied Ali à corps perdu dans Interstellar Space, le Velvet Underground qui se lance dans les 17 minutes free noise de Sister Ray, FM Einheit qui joue du marteau-piqueur sur l’album Kollaps d’Einsturzende Neubauten, Lee Ranaldo et Thurston Moore s’accordant comme des patates sur des guitares à une corde, Mick Harris qui s’éclate à grands coups de blast beats, Oval jouant avec les accidents sonores des supports digitaux… tout ça, c’est de la musique expérimentale. À cette liste j’ai failli rajouter GG Allin hurlant qui se chie dessus tout en se faisant sucer sur scène mais non, ça c’est uniquement de la provocation.























On peut en déduire aussi que la musique expérimentale, ça n’existe pas si on considère que tout a déjà été fait et qu’à partir du moment où une idée a déjà été concrétisée et validée elle tombe dans le giron de l’acceptable. La musique expérimentale c’est ce que tes oreilles n’accepteraient pas pour d’autres raisons que des questions de goût mais en fait la musique expérimentale c’est surtout une terminologie très facile pour expliquer que l’on n’aime pas ou qu’au contraire on adore : beurk c’est nul, c’est la musique expérimentale ou c’est trop trop bien, c’est de la musique expérimentale et c’est cette deuxième option que je vais choisir pour cette chronique, évidemment.
Maintenant, on peut écouter ce disque. D’un côté on trouve L'Echelle De Mohs, trio d’improvisation bruitiste tendant vers la musique industrielle. Si vous êtes fan de bordel protéiforme et de capharnaüm à la Mouthus ou à la Dust Breeders, avec une bonne dose de freeture dedans (le premier titre) ou de choses plus reptiliennes et cauchemardesques qui feraient passer une mise en scène de David Lynch pour un épisode des aventures de Hello Kitty (deuxième titre), France Ferrugineuse comblera haut la main vos plus bas instincts et votre soif de sauvagerie intraitable. Exactement de la musique expérimentale comme je l’aime.
On retourne le disque pour découvrir Solar Skeletons dont ce Lies & Heresy n’est pas le premier enregistrement. Solar Skeletons est un duo de multi instrumentistes opérant dans un registre à priori nettement plus calme que ses petits camarades de L'Echelle De Mohs, plus narratif également. Mais les apparences sont trompeuses. Passées les ambiances brumeuses du petit matin après un bon sabbat de sorcières, rien de tel qu’un petit verre de sang frais coupé à de la rosée cueillie sur des buissons de genêt : on assiste patiemment au retour de l’ombre, à l’apparition de boucles bruitistes et de messages subliminaux invoquant le Malin, les gratouillis de guitare sont également de sortie et c’est parti pour une petite séance salvatrice de terreur généralisée et métallique. Vraiment de la très bonne musique expérimentale.
Un dernier mot pour parler de l’artwork de cet excellent disque, un artwork absolument magnifique et signé par Mélanie Bourgoin. Une raison supplémentaire pour ne pas passer à côté de ce split LP. Vivement recommandé, comme on dit.

mardi 29 juin 2010

Fenn O'Berg / In Stereo























Tandis que j’écoute attentivement au casque et que j’attends patiemment qu’il se passe enfin quelque chose de dramatique ou de drôle dans ce beau disque un peu terne, je pianote sur le moteur de recherche d’une base de données spécialisée pour découvrir combien d’enregistrements et/ou de groupes s’appellent effectivement ou comportent les mots In Stereo dans leur nom. Beaucoup. Fenn O’Berg est la réunion de Christian Fennesz, de Jim O’Rourke et de Peter Rehberg, autrement dit la crème mondiale des bidouilleurs/électromécaniciens/arty/(parfois) improvisateurs qui à partir de la seconde moitié des années 90 avaient peu à peu réussi à se faire une jolie petite place dans le cœur des rockers déboussolés par (au choix) la trentaine, le suicide de Kurt Cobain, le virage sudiste de Metallica, l’avènement de Offspring et de Rage Against The Machine comme symboles de la rébellion adolescente, Bob Dylan massacré par Guns And Roses, l’œil de verre de Marylin Manson, le split de Sonic Youth, celui – encore plus dramatique – de June Of 44, la britpop, la mise en veilleuse d’Amphetamine Reptile records, la mort de Rozz Williams ou la nouvelle chanson française post alterno.
Oval, Scanner, Farmers Manual, Ryoji Ikeda, Alva Noto, General Magic, Pita (c'est-à-dire l’une des appellations de Peter Rehberg) ou même Robert Hampson/Main encore récemment évoqué et j’en passe et des meilleurs étaient synonymes de musique électronique et bidouillée intelligente. Intelligente ? Peut être que non et même surement pas, mais disons quelque chose n’ayant rien à voir avec l’ambiance crusty babloche de la techno légumineuse, pas aussi radical que les saloperies japonaises à la Satanicpornocultshop, plus signifiant que la french touch et pouvant en même temps faire preuve d’une désinvolture salutaire ou d’une poésie ludique lorgnant vers l’absurde – le summum du genre étant les délires pataphysico-colorectals des imbattables Stock, Hausen & Walkman.
Les noms de Markus Popp et d’Oval* sont aujourd’hui presque complètement oubliés et il y a parmi tous ces musiciens – impossible de parler d’une scène, ce carcan bien trop limitatif – certains qui se sont habilement spécialisés dans ce que l’on appellera pudiquement le design sonore ou (mieux) la bande son de spectacles (de danse par exemple, comme Peter Rehberg en solo ou au sein de KTL). Il y en a même qui, possédant plus d’une corde à leur arc et sachant jouer d’un vrai instrument en bois, en plastique et en métal, alternent entre laptop et musique conventionnelle, c’est justement le cas de Jim O’Rourke qui depuis plus de vingt ans fait des aller-et-retours entre les deux et s’est encore fait remarquer avec son très acoustique The Visitor à la fin de l’année 2009. Comme d’habitude, tout ceci n’a été qu’un feu de paille, limite une vue de l’esprit, c’est bien après que l’on peut se permettre de rapprocher tel musicien de tel autre, d’oser les comparaisons, de tirer des bilans approximatifs et réducteurs.

C’est donc avec un certain recul que l’on écoute In Stereo, troisième album de Fenn O’Berg, et il serait facile mais tentant de dire que le groupe sonne désormais comme une réunion d’anciens combattants. Le trio n’avait rien publié depuis The Return Of Fenn O’Berg en 2002, deuxième album ayant eu la lourde charge de succéder à The Magic Sound Of Fenn O’Berg (1999) – à noter que ces deux albums ont été réédités courant 2009 avec bonus et remastering, également aux Editions Mego (le label que Peter Rehberg a fondé après la faillite de Mego records, reprenant au passage tout le back catalogue). Les deux premiers étaient de cette veine rigolote et décalée, on ne se prend pas au sérieux mais on essaie de le faire correctement quand même, à base de bruits parasitaires, d’accidents sonores, de samples détournés et de blagues de potaches. In Stereo est bien plus sérieux que ses deux prédécesseurs, moins vivace aussi, et surtout enregistré en studio à Tokyo alors que les deux premiers étaient des collections de performances live enregistrées à travers le monde. Beaucoup plus de travail de mise à plat, d’agencement. Le concept Fenn O’Berg – si concept il y a mais tant pis : trois musiciens aux natures très différentes improvisant ensemble pour le meilleur ou pour le pire – donc le concept n’est plus exactement le même, la rigidité remplace ça et là la spontanéité.
Des moments d’amusement ou d’effarement il y en a pourtant comme le dialogue de bourbons péteurs sur IV, les roulements de batterie samplés de I, le carillon Star Wars en intro de VII. In Stereo, bien plus écoutable que ses deux prédécesseurs parce que nettement moins atomisé est aussi (paradoxalement ?) le moins passionnant des trois. Un certain académisme de l’expérimental avec en sous-texte une orientation plus méditative, plus psychédélique (III et V) et logiquement un confort d’écoute qui fait que sur la longueur, on risque bien de céder à la paresse et de revenir plus souvent sur In Stereo qu’on ne le pensait au départ. Un disque parfait pour se soigner une entorse aux vertèbres cervicales ou une bonne cuite, cela dit.

* lequel fait son grand retour en 2010 avec un EP et un album complet, on en reparlera…

jeudi 18 février 2010

Noise party @ Grrrnd Saloon























Alors là il y a l’embarras du choix en ce mardi 16 février, les concerts sont légions dans cette bonne vieille ville de Lyon où vivre est devenu tellement agréable. En fait agréable c’est tout de même vite dit : on me raconte que l’un des membres éminents du collectif du Grrrnd Zero où je me rends ce soir s’est purement et simplement fait défoncer la gueule à coups de poing américain alors qu’il collait gentiment des affiches de propagande musicale sur les murs. L’auteur de ce geste de violence serait un grapheur reprochant au dit colleur d’affiches de recouvrir ses œuvres picturales avec des bouts de papiers purement inesthétiques. Comme si cette ville de merde n’était pas assez grande pour tout le monde. Apparemment non. Il fut un temps où les mecs qui dessinaient sur les murs étaient moins cons que les propriétaires de 4x4 de la Croix-Rousse hurlant à la mort et à la pollution visuelle dès qu’une affiche décorait le mur en bas de chez eux. A suivre parce qu’il parait qu’en plus des menaces ont été proférées à l’encontre d’autres colleurs d’affiches. On vit une époque formidable.
Pour en revenir aux concerts de ce mardi soir, il y avait le choix entre la Marquise avec un duel branchouille entre Cercueil et un autre groupe dont j’ai préféré oublier le nom, le Sonic avec le premier concert d’une nouvelle star lyonnaise de la musique ethnique et ce concert, tout simplement inratable, organisé par Gaffer records avec deux groupes – Poke Machine et Tree People – comprenant chacun un membre de Moha! donc deux bonnes raisons de se déplacer. Malheureusement nous n’avons pas été beaucoup à le penser vu le faible nombre de personnes qui se sont finalement rendues à ce concert.
















Mais des bonnes raisons il y en avait encore au moins une autre. Ce soir -1 va donner son concert annuel et ayant lamentablement raté celui de l’année dernière je ne saurais être absent à celui-ci. -1 est un duo de choc avec Damien Chewbacca à la basse, au chant et aux effets ainsi que Franck Gaffer/Sheik Anorak/Hallux Valgus/SoCRaTeS à la guitare, à la batterie et à la mise en boucle. Sur le papier c’est du tout bon. Et dans la réalité ? Il y a une règle très importante à respecter lorsqu’un artiste en pleine crise de confiance vient vers vous après son concert pour pleurnicher qu’il n’a fait que de la merde durant son set alors que vous, vous pensez exactement le contraire : surtout vous ne l’écoutez pas. Sûrement pas. Jamais.
Je ne sais pas de quelles idées précises – s’il y en a – sont partis ces deux garçons pour élaborer la musique inclassable de -1 mais le résultat, là où ils finissent par atterrir après de longues montées en puissance hypnotiques et limite kraut avec incantations borborygmées de Damien, le résultat donc est radicalement surprenant. Comme une longue coulée de boue, une coulée trippante et noise à la fois, s’épaississant sur la durée tout en prenant son envol et finissant dans un chaos de bruit et de fureur. Et puis il y a cette capacité qu’a le chant à donner un supplément d’âme frissonnante, de ferveur psalmodiée, d’odeur de marécage urbain, un chant (parfois simples bruits de bouche ou onomatopées) qui est l’axe central de la musique de -1 – mais cela n’étonnera personne puisque presque tous les autres projets de Damien tournent aussi autour de cette idée (Chewbacca, Rature…). Un bon concert surtout pour un groupe qui répète deux fois par an c'est-à-dire durant les quinze jours précédant le concert. A l’année prochaine les gars.
















Dans Poke Machine on retrouve Anders Hana le guitariste et clavier de Moha! ainsi que Mat Pogo à la voix et à la bidouille (il a un drôle de pad qui ressemble à un lecteur CD et avec lequel il fait comme des scratchs et des allers-et-retours. Comment un norvégien s’est il retrouvé à jouer avec un italien ? Et bien tous les deux habitent à Berlin. Pour celles et ceux qui ont déjà vu Moha! en concert et qui se sont émerveillés de la frénésie avec laquelle Hana joue de la guitare et du synthé en même temps on peut dire qu’avec Poke Machine c’est à peu près la même chose sauf que là il joue du synthé et de la batterie simultanément (il prendra juste un saxophone alto le temps d’un interlude qui ne sera pas le meilleur moment du concert). Il joue de la batterie – succincte quand-même le kit : une caisse claire, une grosse caisse, un tom et deux cymbales – débout, en appui sur une jambe tandis que l’autre martèle sans répit la grosse caisse au passage reliée à un dispositif sonore. Déjà cela fait une belle performance physique. Mais il faut ajouter que derrière ses airs tout calmes d’ange blond ce type est un vrai démon. Complètement allumé.
Or le plus allumé des deux c’est l’autre, Mat Pogo. Une pile électrique, une logorrhée inextinguible, une gestuelle de pantin désarticulé, des tics empruntés au hip-hop et une voix pouvant ressembler à celle de La Linea lorsqu’il s’énerve vraiment mélangée à celle d’un Phil Minton sous amphétamines et le larynx pris dans un hachoir électrique. Un performer vraiment incroyable, entre cartoon malade et absurdité de clown, entre pleureuse trash et sirène d’une ambulance s’écrasant au fond d’un ravin.
Un grand moment de foutraquerie désossée qui c’est vrai – comme on me l’a fait fort justement remarquer après le concert – aurait gagné à un peu plus de concision : Poke Machine a failli jouer trop longtemps, trop longtemps c'est-à-dire ce qu’il faut pour tomber dans le panneau du performer qui bloque les commandes sur mode pilotage automatique pour mieux s’écouter et se regarder. Heureusement nous n’en sommes pas arrivés là et précisons également que les extraits sonores mis en ligne sur le monospace du groupe ne sont absolument pas représentatifs de sa musique (à quoi ça sert alors ?...).
















Reste un dernier groupe pour finir cette soirée, Tree People, non ils n’ont rien à voir avec ce groupe basé à Seattle ayant jadis sorti une paire de disques sur Cz records et s’étant illustrés en reprenant de manière assez rigolote le Big Mouth Strikes Again des Smiths. Dans ce Tree People là il y a Morten J. Olsen (le batteur fou de Moha!) qui joue ici d’un curieux assemblage de pièces métalliques et d’un laptop, Ignaz Schick aux platines et accessoires divers ainsi que John Hegre (la moitié de Lars Marhaug dans Jazkamer) jouant d’une guitare qui n’en est plus vraiment une tant elle a été couturée, rafistolée et kitée de toutes parts – à côté la gonflette zizi rider de la 103SP de tes quatorze printemps c’est juste de la gnognotte de conformité respectueuse.
Après la tornade Poke Machine la fureur de Tree People passe assez mal : le trio joue tout simplement du harsh assez banal à un niveau sonore dont la conséquence directe ne saurait être que la surdité si on devait écouter ça trop longtemps. Le groupe doit en avoir conscience – mais plus prosaïquement on peut penser qu’il s’emmerde un peu alors que les rares personnes venues assister au concert partent elles une à une – parce qu’il ne va vraiment pas jouer très longtemps. Disons juste assez pour regarder regarder ces trois grands enfants faire mumuse avec leurs joujoux respectifs (option je bricole, je détruits, je recolle et je recommence à tout casser). Rien de passionnant ni d’indispensable – je me demande toujours avec ce genre de musique ce qui fait la différence entre une bonne performance et le vide inutile : l’humeur du moment ? la quantité d’alcool ingéré ? la marque de l’ordinateur ? Même rengaine et même conclusion : n’est pas Masami Akita et Zbigniew Karkowski qui veut (et encore même eux peuvent se planter à l’occasion). Tout simplement décevant. Trop facile dirait quelqu’un de bien plus sévère.

* mais à dire vrai il n'est pas plus artiste que je suis critique d'art

jeudi 15 octobre 2009

Wolf Eyes / Always Wrong























A toutes celles et tous ceux qui se demandaient ce qu’un groupe comme Wolf Eyes pouvait bien foutre sur un label comme Sub Pop la réponse est : rien. Tout comme le haut parrainage de Sonic Youth, cela a quand même permis au trio originaire d’Ann Arbor et relocalisé à Seattle (la voilà l’explication ?) de faire parler de lui et de donner quelques frissons aux bonnes gens désireuses de se faire un peu peur. Oulala Wolf Eyes c’est du brutal ! Wolf Eyes c’est du bruit ! Wolf Eyes c’est du chaos ! Dommage que Whitehouse n’ait jamais publié d’enregistrement chez Matador records, on aurait encore plus rigolé. L’aventure Sub Pop n’a duré que le temps de deux albums, s’achevant prématurément fin 2006 et maintenant que le groupe n’intéresse plus cette illustre et aventureuse maison - qui malheureusement par les temps qui courent est dans la merde financière comme tout bon label qui se respecte mais aussi comme les mauvais qui n’ont rien respecté ni personne (ce qui n’a jamais été le cas de Sub Pop) - maintenant, oui, on peut dire que les choses sont rentrées dans l’ordre. Wolf Eyes ne sera plus jamais un groupe de freaks destiné à amuser ou à choquer (?) la populace, Wolf Eyes est redevenu une anecdote parmi tant d’autres dans toute une vie de musique et de concerts. Une virgule.
Ce qui n’empêche pas le groupe de continuer à exister et de se livrer à sa pratique favorite : enregistrer et publier des disques, une vraie chiasse bruitiste. Tous supports confondus, Wolf Eyes culmine à deux cents références, beaucoup en mode DIY sur AA records, le label de Nate Young (l’homme à l’origine de Wolf Eyes). Always Wrong a été publié par Hospital Productions, petite maison abritant également des gens comme Kevin Drumm, les excellents Hair Police et Prurient, voilà un voisinage nettement plus recommandable que The Obits ou The Shins.
Les connaisseurs de Burned Mind et de Human Animal qui voudraient se risquer dans Always Wrong ne seront pas déçus : Wolf Eyes a toujours trente années de retard. On a parlé de Whitehouse mais c’est toujours et encore Throbbing Gristle qui vient à l’esprit à l’écoute d’un groupe qui reprend des vieilles recettes, les réactualise à peine et les enregistre avec un sens de la cradeur jouissif et radical. Tout comme leur collègue Dominick Fernow (Prurient), Nate Young, Mike Connelly - également dans Hair Police, le monde est petit - et John Olson n’inventent rien parce qu’ils ne veulent rien inventer, ce qui importe c’est de tout détruire et de laisser l’auditeur au mieux dans l’état d’un ver de terre pétri d’angoisses.
En concert le nihilisme de Wolf Eyes m’avait semblé de pacotille, la faute peut être à une sono déficiente : puisque le son ce soir là n’avait rien de méchant, il ne restait sur scène qu’une parodie maladroite de groupe s’adonnant à la provocation et à la facilité. Revoir le trio en live permettrait peut être de se rendre compte si Wolf Eyes est autre chose ou non qu’un groupe de poseurs réalisant des disques aux pochettes sérigraphiées avec dans la tête un concept arty de la destruction. Quelle que soit la réponse Always Wrong reste une illustration venimeuse de la violence urbaine et industrielle et un rempart nostalgique contre l’ennui. Un bon disque, comme celui d’avant et comme celui d’après.