dimanche 6 novembre 2011

De Kift / Brik



C’est dimanche et on s’emmerde. Alors on réécoute De Kift, groupe de cousins par alliance de The Ex et tout aussi hollandais qu’eux. L’occasion rêvée pour cela c’est la parution récente du neuvième album du groupe, Brik. Un disque bénéficiant une fois de plus d’un packaging soigné à défaut d’être, comme fut un temps, hors du commun : un livre, avec une centaine de pages, des illustrations, les textes des chansons bien sûr et un système d’onglets un peu incompréhensible et donc permettant une lecture aléatoire du dit bouquin. On se rappelle que De Kift nous avait déjà gratifiés d’une boite à cigares (Krankenhaus en 1993), d’un premier livre (Gaaphonger, 1997), d’un cadre photo dissimulant un faux magazine télé (Vlaskoorts, 1999), d’une boite en faux cuivre et d’un album à vignettes (Kopper en 2001), d’un décors de scène de théâtre (Vier Vor Vie, 2003) d’une lettre (7, en 2006) et de recettes de cuisine (Hoofdkass, 2008). Les rois de l’emballage.
Mais De Kift c’était un peu plus que ça, de la musique de marins bourrés dégueulant au coin d’un rue, un folk blues mélancolique et poignant, des chansons à boire et à reprendre en chœur, une instrumentation tenant à la fois de la fanfare, de la musique de cirque, du cabaret tzigane, de la musique de chambre (de bordel) et du western fatigué. Et puis il y a cette langue, le hollandais, une langue rocailleuse, gutturale et qui vous râpait les oreilles d’autant plus que bien souvent il n’y avait pas de chant au sens classique dans De Kift mais une certaine propension à la narration, à user de cette faculté pour étaler les mots comme on délire pendant une bonne bourrée d’alcolos.
Il y a encore de tout ça dans Brik mais malheureusement de moins en moins. Avec le temps le « vrai » chant a pris de plus en plus de place. L’instrumentation est devenue de plus en plus sophistiquée et parfois même électrique. Les chansons sont devenues de vraies chansons c'est-à-dire avec des couplets et des refrains, des transitions pensées et placées aux bons endroits. De la vraie musique, quoi. C’est ainsi que De Kift s’est sociabilisé mais sans jamais perdre toutefois ce petit côté âpre qui en faisait un petit plaisir délicieux. Même les mélodies de plus en plus élaborées et les arrangements pour cordes ou cuivres de mieux en mieux torchés gardaient ce lyrisme d’arrière-cour ou de caniveau encombré par les poubelles du jour. Le meilleur exemple de cette lente mutation est sûrement le très baroque Vier Vor Vie conçu comme un mini opéra. Et De Kift a sûrement mérité de sortir d’une certaine confidentialité, d’avoir un certain succès, de devenir pote avec des groupes estampillés « nouvelle chanson française » – au passage 7 existe en version française et hollandaise et même sur ce Brik on trouve également des paroles en français. Mais maintenant on y croit un peu moins.

Brik
n’est pas réellement un mauvais disque. Mais pour la première fois De Kift y sonne terriblement cliché, comme une mauvaise caricature de lui-même et tout d’un coup on en viendrait même à souscrire aux critiques faciles entendues depuis des années au sujet du groupe et de sa musique : groupe pour bobos, ersatz des Négresses Vertes avec featuring de Bernard Menez*, j’en passe et des meilleures. Le polissage extrême sur Brik rend ce disque nettement moins attachant que tous ses prédécesseurs réunis (7 et Hoofdkass compris) et on se demande ce que foutent là cet exotisme ensoleillé de pacotille, ces mélodies accrocheuses, ce folklore purement décoratif et cette qualité d’enregistrement qui nivèle tout. Et on a vraiment du mal à y trouver la mélancolie chaleureuse qui était la marque de fabrique des hollandais. La déception est d’autant plus forte qu’on aurait pu/du sentir venir ce glissement vers la joliesse et le confortable. De Kift semble définitivement bon pour les pages cultures des magazines nationaux qui défendent forcément le bon goût pour tous. Ici, on trouve au contraire ce goût un peu amer mais – fidélité oblige – on donnera à De Kift une nouvelle chance la prochaine fois.

* si vous n’aimez pas Bernard Menez c’est parce que vous n’avez jamais vu Maine Océan de Jacques Rozier – vous remarquerez qu’à cette époque bénie on pouvait encore acheter un billet de train classe fumeurs, le rêve quoi

samedi 5 novembre 2011

Castrovalva / We Are A Unit





Non mais regardez-moi donc cette pochette de disque bariolée, l’artwork, le logo, le titre de l’album, We Are a Unit, la gueule de ces trois mecs : tout porterait à croire que Castrovalva est un groupe de hip-hop ou d’electro-prout prout. De fait le court intermède Unit Radio présente en son début un plagiat à peine déguisé du Sure Shot des Beastie Boys*. Et bien c’est presque perdu car Castrovalva – c’est aussi le nom d’une ville italienne immortalisée par une lithographie du génial Maurits C. Escher – est un trio voix, basse et batterie auxquelles s’ajoute une avalanche de bidouilles, d’effets électroniques et de samples plus ou moins débiles.
Mais l’originalité de Castrovalva ne s’arrête pas à cet énorme foutoir sonore alliant foutraquerie electro et noise spazzy as fuck. Castrovalva est aussi doté d’un chanteur, un certain Leemun Smith, qui s’étale dans tous les sens, aussi bien dans le registre suraigu et horripilant pour tout fanatique de death metal que dans les growls hallucinogènes à rendre complètement fou un blackeux amoureux de la rigueur traditionaliste norvégienne. Entre les deux ça hurle, ça couine, ça régurgite, ça déjecte et ça envoie du fiel bilieux en un tour de main (une main coincé dans la gorge, cela va s’en dire, c’est bien plus efficace pour s’aider à vomir). Pourtant la voix évoque que des choses quasiment (totalement) imbitables – un Robert Plant castré à mort, un Mike Patton retrouvant sa jeunesse désormais perdue, les deux guignols de Blood Brother, les affreux Bloodhound Gang**, les poseurs de Daughter ou un Jacob Bannon qui aurait oublié de se faire tatouer la langue –, bref que des choses que précisément on ne supporte d’ordinaire en aucune façon. A croire que Castrovalva n’est vraiment pas un groupe ordinaire.
We Are Unit, premier véritable album publié sur Brew records, vous fonce dans le lard mais n’oublie pas de vous faire les fesses et de vous rouler une galoche – après, bien sûr, en signe d’asservissement – et restera sans doute comme le disque le plus incroyablement débile et foutraque de l’année 2010. Que l’on se rassure, cela reste parfaitement valable pour 2011. Les samples sont radicalement ingénieux, une intro à la guitare par ici, des cuivres par là, tout simplement parce qu’ils s’intègrent parfaitement au reste de la musique, corps hybride à base de montages numériques et de sueur hard core. Tout le truc est là, vif et vivifiant. Cela ne fonctionnera peut être que le temps d’un album – le titre inédit publié par Castrovalva sur le split avec Kong se révélant déjà plus faiblard – mais pour l’instant, à la fin de la vingtaine de minutes que dure We Are Unit, on se retrouve tout simplement rassasié, épuisé mais presque heureux. Comme après une bonne cuite, une partie de saute-moutons sur les capots des voitures garées en bas dans la rue ou la dévastation complète de la résidence secondaire de papa-maman. Merde, tout ça n’est pourtant plus de mon âge.

* par contre je n’ai pas reconnu l’hommage qui peut-être se cache derrière le désopilant Hooligans R Us
** j’aimais je n’aurais pensé devoir un jour écrire le nom de ce groupe atroce

vendredi 4 novembre 2011

Report : Oren Ambarchi @Sonic





Malgré pas moins de trente albums enregistrés depuis 1998*, que ce soit en solo ou en compagnie de noms prestigieux tels que Fennesz, Peter Rehberg, Keith Rowe, Otomo Yoshihide, Gunter Muller, Voice Crack, Z’ev ou Jim O’Rourke**, l’australien Oren Ambarchi n’est pas vraiment le plus connu des musiciens expérimentaux. Pourtant il est très certainement l’un des plus exigeants et très certainement l’un des plus doués. Sa musique – on parle des disques enregistrés sous son seul nom – est l’une des plus belles et des plus pures qui soient, rendant inutiles toute références trompeuses à un éventuel courant drone/ambient. Oren Ambarchi est bien au delà, quelque part dans la création musicale pure, du côté d’une musique contemporaine et concrète mais résolument organique composée en temps réel. Sa venue au Sonic le mercredi 2 novembre 2011 était en soi un véritable évènement. 




Oren Ambarchi a parfois été classé parmi les musiciens/compositeurs expérimentaux électroniques et sans doute qu’il ne renierait en aucune façon cette appellation car il est vrai que certains de ses enregistrements renvoient à un souci d’abstraction sonore proche de l’esthétique du glitch. Mais l’australien se démarque de nombre de ses contemporains, en particulier Christian Fennesz, en délaissant le traitement sonore par laptop et se concentrant sur un traitement en direct, par voies de pédales d’effets et autres variateurs. La liste de ses exigences techniques pour jouer en concert était des plus impressionnantes – entre autres deux frigos Ampeg et même une cabine Leslie – car Oren Ambarchi est un perfectionniste et en même temps une sorte d’illuminé introverti.
Si on écoute son album In The Pendulum’s Embrace – et plus précisément le premier titre Fever, A Warm Poison – on pourra avoir une petite idée du concert solo qu’a donné Oren Ambarchi au Sonic. Mais il était très frappant de découvrir un son beaucoup plus carboné et chaud, plein d’aspérités et vibratoire. Plus que des jeux de fréquences, des notes de guitare travaillées ensuite à l’aide de pédales d’effet avec un évident souci de recherche du détail mais toujours en gardant le côté organique de l’instrument utilisé au départ. Rassurante mais exigeante, la musique d'Oren Ambarchi fait régner autour d’elle une aura chargée de plénitude et un sentiment de totalité assez rarement rencontré en musique.




Tamagawa devait assurer la première partie d’Oren Ambarchi – en plus l’australien a utilisé la Gibson du Stéphanois pour son propre concert – et il s’en est très bien sorti. Cela faisait plus d’une année que Tamagawa n’avait pas osé retraverser la frontière maudite qui sépare sa pauvre ville natale de son ennemie jurée la ville des lumières éternelles, il a accepté de le faire à nouveau et bien lui en a pris : on avoue maintenant que Tamagawa aurait presque fini par nous manquer.
Prenant délibérément le parti de son inconfort perpétuel face à une audience, Tamagawa avait installé son matériel (Synthétiseur, pédales, etc.) sur une table coincée tout contre la scène du Sonic et un mur attenant. Jouant à même le sol, cela lui permettra donc de se tenir de biais ou carrément dos au public pendant 95% du temps. Du point de vue du public on pouvait toutefois aisément se tenir de l’autre côté, accoudé soi-même à la scène, et découvrir de profil un Tamagawa oscillant dans une demi obscurité et plongé semble-t-il dans une certaine sérénité. Son drone ultra répétitif et toujours très psychédélique – on arrive toujours à sentir que Tamagawa était un fan des Spacemen 3, ne serait-ce dans cette façon qu’il a de faire grelotter les cordes de sa guitare – se pliait parfaitement à cette configuration, mieux : c’était bien là l’un des meilleurs concerts que l’on ait vus de ce garçon.

* ci après une discographie très sélective d’Oren Ambarchi, sachant que, sauf indication contraire, ces disques ont été publiés par le label anglais Touch :
Insulation, 1999
The Alter Rebbe’s Nigun avec Robbie Avenaim, Tzadik, 1999
Afternoon Tea en compagnie de Fennesz, Rehberg, Pimmon et Rowe – 2000, Ritornell/Mille Plateaux, réédité en 2009 par Black Truffle
Suspension, 2001
Oystered avec Gunter Muller et Voice Crack, Audiosphere, 2003
Triste, Southern Lord, 2005
In The Pendulum’s Embrace, 2007
A Final Kiss On Poisoned Cheeks, Table Of The Elements, LP, 2008
Spirit Transforms Me avec Z’ev, Tzadik, 2008
Intermission 2001-2008, excellente compilation d’inédits et raretés, 2009
Tima Formosa avec Keiji Haino et Jim O’Rourke, Black Truffle, 2010
Dream Request avec Robbie Avenaim, Bo’Weavil recordings, LP, 2011 – on essaiera d’en parler ici bientôt

** liste non exhaustive : Oren Ambarchi ayant multiplié les collaborations et les featurings, par exemple il a collaboré à l’album Black One de Sun O))) en 2005

jeudi 3 novembre 2011

Report : -1 et Sightings au Sonic






Pour être vraiment honnête, je n’avais absolument aucune envie de me rendre au Sonic en ce lundi 31 octobre pour voir une nouvelle fois Sightings* en concert. Autant j’ai toujours aimé les disques des new-yorkais – disques oscillant entre le très bon et l’excellent il faut bien le dire, y compris en ce qui concerne le petit dernier Future Accidents dont on reparlera je l’espère très bientôt – autant le groupe s’est toujours montré décevant sur scène, souvent complètement incapable de réactiver la masse sonore et nauséeuse qu’il avait su générer sur ses disques les plus radicaux (Absolutes, Arrived In Gold ou End Times) comme tout comme Sightings n’avait rien pu faire de palpitant avec l’aspect plus mélodique d’un Through The Panama, son album de 2007 qui avait fait découvrir le trio au plus grand nombre.
Donc, disons-le tout de suite, si -1 n’avait pas fait la première partie de Sightings ce soir là au Sonic, je serais tranquillement resté à la maison à regarder un film débile illégalement téléchargé sur internet tout en buvant la gnôle de contrebande du grand père et sniffant de la colombienne pure à 95 %**. Mais il n’en fut pas ainsi.




La réussite d’un concert cela tient à vraiment peu de choses – et sûrement pas à toutes ces conneries de lightshows démesurés, de costumes de scène et de scénographies pour gens qui s’emmerdent – mais surtout ce peu de choses, et bien, on ne sait jamais vraiment ce que c’est. Ce soir les trois new-yorkais ont le même air lugubre que d’habitude, avant le concert ils errent dans le Sonic encore vide comme des âmes en peine, ils font un peu la gueule et se tiennent à l’écart et rien ne peut laisser présager de ce qui va se passer pour la suite.
La suite c’est trois musiciens certes froids et distants mais impliqués, sûrs de leur fait, maitrisant leur musique – et, croyez-moi, ce n’est pas un mince exploit tellement celle-ci est un chaos grouillant, explosif et de tous les instants –, trois musiciens qui vont donner au public une bonne raclée/leçon de musique bruitiste. Je n’ai pas dit noise rock car on peut toujours chercher dans les compositions de Sightings cette sacro-sainte formalisation vieille comme le monde et relevant du schéma couplet/refrain/break/solo/etc. : la musique des new-yorkais c’est tout le contraire, un magma gluant et incessant, qui pue de la gueule, quelque chose comme du vomi sonore que l’on vous forcerait à ravaler de force, des mécanismes compliqués jusqu’à la démence et semblant jouer les uns contre les autres mais plongeant tous dans le même abîme.
Quelle surprise puis quel plaisir d’assister enfin à un bon concert de Sightings – il n’y a pas grand-chose de plus frustrant que d’aimer la musique d’un groupe et de ne pas la retrouver en concert, même partiellement, même différemment. Le trio, à la limite du sadisme chirurgical, aura tout tenté pour nous faire passer un sale mauvais quart d’heure – merci à eux.



Mais revenons-en à -1. -1, voilà un drôle de nom pour un groupe, lequel est un duo composé à ma gauche de Franck Gaffer (guitare/batterie/boucles/bidouilles) et à ma droite de Damien Grange (voix/manipulations/bidouilles/basse). L’autre caractéristique de -1 – en dehors de réunir deux des musiciens locaux parmi les plus inventifs et les plus doués du moment – c’est de ne jouer qu’une seule fois par an. Aux dernières nouvelles il semblerait bien que pour l’année 2011 ce subtil processus calendaire soit un peu perturbé mais, en attendant, ce lundi 31 octobre était un jour à marquer d’une pierre blanche.
Sur le moment j’ai soupçonné -1 d’avoir plus ou moins prévu un concert collant davantage avec l’esprit de la tête d’affiche – les deux musiciens me diront après que non, que tout n’était pas prémédité dans ce sens là – un peu comme Franck Gaffer aka Sheik Anorak s’adapte parfois lorsqu’il joue en solo. C’est que, tout en appréciant beaucoup ce que je découvre alors, je ne reconnais pas vraiment ce que j’avais déjà entendu (il y a une petite éternité) comme musique venant de la part du duo. Plus vraiment axé sur les répétitions et l’hypnotique, le premier long morceau joué par -1 était d’une veine bien plus bruitiste, noise, tribale et presque indus, Damien délaissant presque complètement sa basse pour se concentrer sur la voix – sa grande spécialité – et des interventions sonores percutantes tandis que Franck alternait parties noise à la guitare, boucles et batterie. Toujours aussi captivant, -1, semble être un projet aux conséquences sans fin et aux idées toujours en marche. Je ne vais pas m’en plaindre et vivement le prochain concert.

* j’aurais bien mis en lien le myspace du groupe mais cet outil internet parait désormais tellement désuet voire obsolète… le facebook de Sightings c’est ici que ça se passe, sinon il y a toujours ça
** je plaisante bien sûr, car le petit personnel de 666rpm est strictement straight edge et se fait évidemment un devoir de détester le cinéma

mercredi 2 novembre 2011

Brutal Truth / End Time


Brutal Truth qui se reforme, donne des concerts, participe à une compilation (This Comp Kills Fascists en 2008), sort un excellent nouvel album – Evolution Through Revolution en 2009 –, réédite à tour de bras toutes ses anciennes références, y compris quelques bootlegs et autres singles parfois très alléchants, et Brutal Truth qui continue de plus belle en publiant à l’automne 2011 son cinquième album*, End Time : le gang de Kevin Sharp et de Dan Lilker n’a jamais fait semblant, il ne s’est pas reformé pour la gloriole, la thune, les putes et la coke. End Time est là pour nous le prouver et il y parvient haut la main.
Dans un genre musical aussi strictement paramétré et balisé que le grind core on est bien obligés d’admettre que ce sont les groupes vétérans qui arrivent le mieux à éveiller notre intérêt, encore et toujours. Le genre, justement, est-il donc sclérosé ? Oui, mais pas forcément plus qu’ailleurs : disons que le phénomène est encore plus flagrant avec le grind (et toute forme de metal extrême) parce qu’il répond à tellement de codes et d’ostentation formelle qu’il peut difficilement en être autrement. Les fans apprécieront. Les autres iront se faire foutre.




Pourtant End Time pose quelques questions. Toujours dans ce cadre étriqué – certains auraient dit « limité » – Brutal Truth arrive encore à surprendre. Comment ? Evolution Through Revolution avait eu à subir quelques critiques de la part de grincheux ayatollahs le jugeant trop linéaire et trop monolithique. End Time c’est un peu tout l’inverse de son illustre prédécesseur. On y retrouve les cavalcades grind, les explosions hard core et les blast beats à la chaine typiques du groupe mais ce nouvel album de Brutal Truth comporte également nombre de titres ralentis, alambiqués, du chaos rampant – l’excellence hystérique d’un Celebratory Gunfire –, des jeux sur les cassures, du bordel industriel parfois, et ce n’est donc pas un hasard si End Time débute par un Malice reptilien et malsain, annonçant en quelque sorte la couleur d’une partie de ce qui va suivre. A cet égard End Time n’est pas non plus – et toutes proportions gardées – sans rappeler l’album Need To Control (1994) qui lui-même déconcertait avec un magistral Collapse placé en ouverture.
Sur End Time Brutal Truth s’amuse plus que jamais même si d’une certaine façon l’heure de la fin de la récréation a sonné : on ne trouvera pas ici de reprise des Minutemen et le ton est résolument plus sombre, torturé et malade que sur Evolution Through Revolution qui passerait presque en comparaison pour un disque de punk. Le vinyle se termine sur un excellent et pesant Drink Up alors que la version CD inclut en guise d’asservissement final un Control Room d’un quart d’heure, répétitif, claustrophobe et bourré d’irruptions de fiel nauséeux. Pour une fois les acheteurs de CD auront peut être eu raison et les plus malins se seront eux procuré cette version « deluxe » limitée à 500 exemplaires et incluant également six titres supplémentaires dont cinq reprises parfois anecdotiques (Napalm Death, D.R.I., N.Y.C Mayhem (?), S.O.B. et Discharge), et une version différente du titre Swift And Violent. Certains de ces bonus figurent également dans l’édition japonaise de End Time et dénaturent – on aura compris en lisant la liste des groupes repris que tout ceci va droit au but, sans fioriture ni embarras – quelque peu l’esprit général de l’album. La version deluxe comprend également six cartes postales (avec des visuels que l’on retrouve déjà dans le livret de base…) et parait-il que la pochette cartonnée contenant le CD en lui-même a été parfumée à la beuh.

* Kill Trend Suicide est un mini album, OK ?

mardi 1 novembre 2011

Report : Torticoli, The Kurws et Berline 0.33 au Sonic






A peine remis du concert donné la veille à l’Epicerie Moderne par The Good Damn, direction le Sonic pour une nouvelle soirée placée sous le signe du partage, de l’amitié et de la bonne humeur, une soirée estampillé Grrrnd Zero en ballotage défavorable* et surtout dotée d’une programmation mirlitonnée par Maquillage Et Crustacés & Associée. Au menu : gratins végétariens psychédéliques, Torticoli en version trio, des Kurws polonais,  des Berline 0.33 lillois, de la bière, du Jack Daniel’s et une pluie qui ne cessera pas de tomber pendant une bonne partie de la soirée.
Une pluie qui n’a pas empêché près de 70 personnes de faire le déplacement jusqu’au Sonic. Ces derniers temps, suite aux tracas politico-administratifs de Grrrnd Zero, on ne peut que constater qu’il y a à nouveau des problèmes de programmation sur Lyon – certains ne se remettent toujours pas cet automne de l’absence des concerts de Woman, Enablers ou Chevreuil Sakit (faîtes votre choix, sachez aussi qu’il y a eu beaucoup d’autres abonnés absents…) – mais le public local a tout de même pu se sentir gâté avec les venues d’Aluk Todolo, Pivixki, The Thing, MoHa!, The Good Damn, Poino, Paramount Styles, la Colonie de Vacances, les Melvins, Mike Watt… des concerts pour tous les goûts, même pour les goûts de vieux. Alors tant que le public répond présent pour une affiche réunissant un groupe local (presque) débutant, des polonais anonymes et un groupe de Lille peut-être salué de toutes parts mais dans un tout petit monde, on peut considérer que tout n’est peut être pas totalement perdu pour la ville des lumières.



Bon allez, les Torticoli, c’est environ la cinquième fois que je les vois jouer en moins de six mois et je me demande si je vais un jour en avoir marre. Ce soir le groupe est de retour à sa formule trio puisque le chanteur est malade. Qu’à cela ne tienne, je suis assez content de revoir ces jeunes gens avec cette configuration puisque c’est ainsi que je les avais découverts en mai dernier. Depuis, tout en continuant à jouer des titres instrumentaux free noise bien barrés et francs du collier, Torticoli a intégré dans sa set list des compositions assez différentes, chantées donc, et d’une veine nettement plus hard core et basique. On peut trouver cette façon de procéder assez schizophrène or c’est aussi ce qui plait chez ce groupe, le côté Dr Jekyll et Mister Hyde.
Mais donc retour aux fondamentaux, c'est-à-dire à une musique bouillonnante, furieuse, bruyante mais précise et uniquement instrumentale. L’avantage c’est qu’il n’y a aucun effort à faire pour passer de la face chantée/obscure de Torticoli à la face instrumentale/déglinguée du groupe, pas de jetlag spatio-temporel ni de remise en question de l’idéologie esthétique : le trio a directement rué dans les brancards – l’un d’eux me dira après le concert que pourtant ils ont un peu galéré pour la mise en place et qu’ils se sont cherchés un peu plus que d’habitude – et Torticoli s’est déchainé tout du long.
Maintenant je reconnais les titres joués par le groupe et il y a toujours celui pour lequel le guitariste placé à gauche utilise un bottleneck et qui me fait invariablement son petit effet – un titre qui figure en bonne place en compagnie de quatre autres sur la première démo/CDr que le groupe vient d’enregistrer et de publier et dont on ne manquera pas de reparler ici. A noter également que deux Torticoli jouent dans un autre groupe appelé Oxen Coax, lequel sera en première partie de Nitkowski et Silent Front le 30 novembre prochain, toujours au Sonic.



The Kurws jouent en seconde position. Ce groupe polonais a été rajouté tardivement à l’affiche initiale et c’était à priori plutôt une bonne idée. Mais lorsque le groupe interprète un premier titre – que j’espère parodique – en forme de rock alterno/festif/choucroute et bière à volonté, le sourire bienveillant qui illuminait mon visage éternellement avenant disparait aussitôt. The Kurws c’est (de la gauche vers la droite) un saxophoniste, un guitariste, un batteur, un bassiste et second souffleur (à la clarinette basse). Tous ont plus ou moins donné de la voix sur ce premier titre, avec des airs de gros bêtas qui s’amusent bien, tant mieux pour eux je vous dirais, et c’est pour cette raison que j’ai d’abord cru à une blague.
Une blague qui n’en était pas une : la musique de The Kurws se partage entre dérives free et morceaux beaucoup plus basiques, presque d’un rock’n’roll de mauvais goût et festif et ces cinq jeunes gens ont beau avoir l’air très sympathique et ils ont beau faire preuve d’un certain enthousiasme, cela ne passe absolument pas. Je me retrouve à l’extérieur de la salle au milieu du troisième titre seulement, passerai la fin du concert à tendre l’oreille de temps à autre pour déceler une éventuelle amélioration et lorsque dans un accès de charité exagérée mais sincère je retournerai à l’intérieur, ce sera pilepoil pour la dernière note sonnant la toute fin du concert – je ne pourrai donc jamais vérifier si ma première impression en forme de détestation de The Kurws aurait pu être confirmée ou infirmée par un second examen de passage. Tant pis.




Les stars de la soirée c’est donc Berline 0.33, groupe que l’on avait pu découvrir avec un très bon premier EP Flying Above Scarecrows et Planned Obsolescence, un premier album à presque se rouler par terre. En concert les lillois n’ont vraiment pas déçu, piochant dans leurs deux disques – rhâââ pouvoir enfin entendre Hoopladder sur scène – et jouant une petite pincée d’inédits du même niveau. S’il fallait qualifier le groupe de post punk se serait très certainement à cause de cette basse écrasante et presque lead qui mène la danse. De l’autre côté de la scène le guitariste a toute latitude pour jouer à l’équilibriste avec un air froid et distancié qui vous foutrait les jetons si on n’était pas à un concert à regarder un groupe s’agiter sur une scène.
Berline 0.33 est donc aussi bon dans la vraie vie que sur disque, boosté par un batteur vraiment épatant et insufflant une dynamique froide et dangereusement attractive – bien que la musique soit différente on pense certainement plus d’une fois à A-Frames : même façon de souffler le chaud et le froid, mélange d’implacabilité héritée du post punk et de rage noise rock. Mais l’objet de toutes les attentions c’est souvent cette chanteuse démesurée à l’accent impeccable**, aux intonations décidemment pas très éloignées de celles d’une Lydia Lunch trentenaire et à la prestation visiblement habitée. Elle a vraiment été épatante. Dommage toutefois que le groupe n’ait pas voulu nous gratifier d’un titre supplémentaire alors que tout le public réclamait un rappel.

* j’avais également pensé à « vie et mort d’une utopie musicale communautaire » mais cette formulation un brin hippie du truc me gêne forcément aux entournures et surtout tout n’est pas encore fini
** prononcez [beurline ziro poïnte ceurtisri]

[pour les voyeurs, quelques photos supplémentaires par ici]