mardi 22 novembre 2011

Report : Gunkanjima à l'Ecole Nationale de Musique






Elle est terrible et terrifiante l’histoire de Gunkanjima, petite crotte de terre oubliée au large des côtes du Japon, du côté du sud de l’archipel, pas très loin de la grande ile de Kyushu. Et quand on parle de « petite crotte » c’est vraiment ça : imaginez une ile de seulement 480 mètres de long par 160 de large et bétonnée de toutes parts, au point de la faire ressembler à un immense bateau – l’ile s’appelle en fait Hashima mais a été surnommée Gunkanjima qui littéralement signifie « navire de guerre » car un croiseur américain l’avait prise pour telle et l’avait ainsi canardée lors de la seconde guerre mondiale.
Gunkanjima a été transformée en monstre de béton suite à la découverte d’un filon de houille vers 1830 : pas beaucoup de place, beaucoup d’argent à se faire, l’île est devenue une mine, perdue au beau milieu de la mer d’Amakusa, une défiguration malheureusement typique de la frénésie industrielle, un dortoir géant/prison pour les mineurs qui y suaient sang et eau (on dit que Gunkanjima est même devenue un temps l’endroit sur terre où la densité de population était la plus grande).
Comme toujours, dès que toutes les possibilités de profits ont été épuisées, l’ile est tombée en désuétude puis a été totalement abandonnée dans les années 70. Les infrastructures de béton, les clapiers à mineurs, les installations de la mine sont restés tels quels, avant que la nature ne tente enfin de reprendre ses droits.




Cette histoire, enfant monstrueux du totalitarisme industriel et du capitalisme le plus débridé, c’est celle qu’a choisi de nous raconter le projet Gunkanjima. Plus exactement cette formation évoque les fantômes du passé, ce qu’est devenue cette île abandonnée, le chaos des blocs de bétons, le vent qui s’engouffre dans les fenêtres brisés, les cris de la mer qui tape incessamment sur les digues… Un magnifique concert donné dans la salle Antoine Duhamel de l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne les jeudi 17 et vendredi 18 novembre dernier.
Gunkanjima est une formation composée – par ordre alphabétique – de Takumi Fukushima (violon et chant), Laurent Grappe (dispositif électroacoustique)*, Yoko Higashi (machines et voix), Gilles Laval (guitare et direction artistique), Yuko Oshima (batterie) et Marc Siffert (basse et contrebasse).  Sans oublier un réel travail sur le visuel et les lumières, Gunkanjima jouant d’ailleurs derrière un écran semi transparent** sur lequel seront projetées lumières et formes abstraites. C’est ainsi que commence le concert alors que la salle est plongée dans le noir, que les spectateurs assis dans des fauteuils se demandent ce qu’il va bien pouvoir leur arriver : des éclairs de lumière violents projetés depuis la scène et aveuglant l’écran d’un blanc tyrannique.




Une entrée en matière qui permet de découvrir ensuite le dispositif sur scène, la place de chaque musicienne ou musicien. Entre musique bruyante (on va dire « rock », tendance Canterbury), free, musique électroacoustique ou musique contemporaine, le concert a alterné moments d’ensemble d’un fracas saisissant, dialogues à deux ou trois musiciens et parties sur lesquelles l’un des protagonistes se détachait davantage des autres – je pense notamment à Takumi Fukushima, merveilleuse musicienne, aussi bien au violon qu’au chant.
Belle idée également que ces « interludes » ou chaque musicien prenait une guitare électrique pour jouer tous ensemble avec une belle unité, comme ce passage répétitif et fort entre Glenn Branca et Fred Frith ou cette accalmie finale sur fond de lumières bleues et d’une sérénité apaisante. La musique comme le spectacle (il faut bien employer ce mot parce qu’on en prenait plein les yeux) était d’une richesse fulgurante : pas un instant on ne pouvait se demander où les musiciens de Gunkanjima voulaient en venir, pas un instant on ne pouvait prévoir ce qui allait suivre. Les sensations, les émotions submergeaient l’espace et le temps avec une ampleur toujours renouvelée.




Après le concert, Yoko Higashi a non sans émotion évoqué la catastrophe nucléaire de Fukushima « puisque les journaux n’en parlent même plus ». Va-t-on abandonner toute cette région irradiée et infectée du Japon comme on l’a fait il y a 40 années avec l’ile de Gunkanjima ? Pour soutenir et aider les enfants des populations de Fukushima abandonnées de tous et que visiblement personne ne souhaite emmener loin des zones contaminées, la musicienne a monté une association d’entre-aide et a indiqué qu’elle vendait des badges au profit de cette cause à la sortie de la salle. On ne peut que soutenir et on veut croire que la somme d’actions dérisoires finira bien par enrayer un jour la bêtise et la crasse dont on nous impose les lois et la gouvernance.

* en remplacement de Bérangère Maximin, de celui-ci je ne peux que vous inciter à (re)découvrir le magnifique Luxe De La Réflexion (édité par Sonoris et Metamkine)
** quelle ne fut d’ailleurs pas ma surprise en découvrant ce dispositif, dispositif magnifique de visu mais ayant occasionné les pires photos prises depuis longtemps

lundi 21 novembre 2011

Lettre à Monsieur le Maire d'Oullins





Lyon, ville maudite : après Grrrnd Zero et le Sonic, c’est au tour du Clacson de souffrir. Comme le demande l’équipe du lieu à qui veut bien le faire, j’ai écrit la lettre ci-dessous au maire d’Oullins, municipalité où se trouve le Clacson. Je vous invite à faire de même : monsieur-le-maire[at]ville-oullins.fr. On peut aussi lire les explications données par les principaux intéressés sur la page F******ck qui est dédiée à cette lamentable histoire.

[…]

Monsieur le Maire,

Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction que j’apprends les déboires du Clacson, salle de concerts bien connue de l’agglomération lyonnaise et se situant dans votre ville, Oullins.

On m’explique que la salle devrait arrêter toute activité de résidences d’artistes, que les répétitions in situ n’y seraient plus autorisées et qu’un limiteur de son réglé sur 97 dB doit y être impérativement installé.

Monsieur le maire, je ne comprends pas. Et plutôt que «  stupéfaction » c’est le mot colère que j’aurais du employer. Vous n’êtes pas sans savoir que les résidences d’artistes font partie intégrantes du projet culturel défendu par le Clacson. Qu’à ce titre cette structure a toute la confiance – et touche des subsides – de collectivités territoriales ou d’organisme tels que le Département du Rhône, la Région Rhône-Alpes ou la DRAC. Votre décision va complètement à l’encontre d’une politique culturelle ouverte, axée sur la diversité, s’intéressant aux différences et supportant un vivier underground et parallèle au sein duquel se révèleront peut être les artistes de demain.

Monsieur le Maire, mépriser ainsi les cultures souterraines et décalées c’est mépriser toutes celles et tous ceux qui les soutiennent, les aiment, vont assister à des concerts au Clacson, vivent des moments forts, font des découvertes, rencontrent des gens. Le but ultime de la création artistique, notamment de la création musicale, est le rapprochement et/ou le partage. Toute vision artistique est bonne à prendre, la question de son éventuelle acceptation ou de son rejet – pourquoi pas ? – ne relève que de considérations philosophiques sur le « beau » (pour cela je vous renvoie à ce cher Emmanuel Kant et à son célèbre « est beau ce qui plait universellement sans concept » lié au sujet individuel ressentant une sensation devenant alors certitude universelle).

Alors on m’explique à nouveau qu’il n’y a rien à faire : il faut absolument clarifier la situation du bâtiment dans lequel se trouve le Clacson et où cohabitent nombre d’associations et de structures différentes. La promiscuité et l’inconfort liés aux problèmes acoustiques du lieu seraient désormais trop prégnants pour qu’une telle situation dure encore davantage.
Mais j’entends aussi que l’équipe gérant le Clacson a plus d’une fois au cours des dernières années alerté votre municipalité à ce sujet et demandé que des travaux soient effectués pour le confort de tous, le Clacson comme les autres associations et le personnel municipal, hébergés dans le même bâtiment : dois-je en déduire que vous et vos collègues élus avez sciemment joué le pourrissement ? J’en suis en effet persuadé et le dédain intolérable que vous affichez à l’égard des groupes et artistes ayant joué au Clacson, à l’égard du public qui a assisté nombreux à moult concerts depuis près de 30 ans et enfin et surtout à l’égard de l’équipe du lieu est tout simplement inacceptable et malheureusement symptomatique de la tendance actuelle du nivellement culturel par le bas, de l’hygiénisme sociétal généralisé et d’un repli sur soi qui – puisqu’en France comme ailleurs il ne s’applique malheureusement pas qu’à la culture mais aussi à toutes formes de rapports sociaux en général – ne peut que conduire à la faillite d’un modèle de société que vous prétendez défendre.

J’imagine que vous saviez également que la Clacson allait fêter son trentième anniversaire au mois de décembre prochain. Qu’un disque – un vrai, en vinyle et qui tourne en 33rpm – devait paraitre pour l’occasion. Maintenant la fête est tout simplement gâchée.

J’ose espérer que cette lettre et toutes les autres que vous avez déjà reçues et que vous recevrez bientôt vous feront changer d’avis. J’appuie ainsi les demandes de l’équipe du Clacson qui réclame des travaux pérennisant l’activité de concerts telle que le lieu la menait jusqu'à maintenant, la poursuite des résidences d’artistes et musiciens, la poursuite également des répétitions en salle et, enfin, l’abandon pur et simple de ce limiteur bloqué sur 97 dB – au passage dois-je réellement vous rappeler qu’au contraire la législation du spectacle définit le plafond maximum à 105 dB ? 105dB voilà un niveau bien plus adéquat et nécessaire à des musiques électriques et à l’esthétique marquée.

Copie est faite de ce courrier au Clacson – contact[at]clacson.fr – de même qu’il sera mis en ligne sur mon propre blog – http://666rpm.blogspot.com – dont je vous conseille éventuellement la lecture : celle-ci ne pourra qu’ouvrir vos horizons et élargir votre façon de voir.

Je vous laisse là-dessus, Monsieur le Maire.


Hazam Modoff, amateur autodidacte et passionné de musiques amplifiées – hazam[at]orange.fr.

dimanche 20 novembre 2011

ISaAC / Herpès Maker






C’est dimanche et on s’emmerde. Alors on écoute ISaAC, groupe au nom assez improbable, et son premier album complètement autoproduit au titre encore plus étonnant (on dira comme ça), Herpès Maker. Moi aussi sur le coup ça m’a bien donné envie de rigoler. Mais je n’ai pas ri très longtemps non plus : ISaAC joue du noise rock instrumental bien foutu et enlevé, suffisamment en tous les cas pour ne pas méchamment crasher avec mépris les mp3 dans la poubelle de l’ordi au bout d’une demi-écoute inattentive et à contrecœur.
ISaAC possède donc des qualités indéniables dont la plus flagrante est de tenir en haleine malgré un handicap certain pour tout groupe de noise qui se respecte : la stricte absence de chant. Mais c’est sûrement parce qu’ISaAC n’est pas un groupe de noise très classique, je trouve même sa musique plutôt aérienne et ciselée sans pour autant trop tomber dans l’axiome mathématique et autres circonvolutions de la trigonométrie appliquée. Alors, si au début on était bien content d’entendre quelques hurlements perdus dans le tout lointain du mix – sur MRD ou Epic par exemple – on finit par accepter l’absence de toutes traces de chant que l’on n’appelle donc plus de tous nos vœux.
Car un groupe qui sait allier saturation et puissance avec équilibrisme et virevolte et bien, ami lecteur, ça se respecte un minimum, malgré les quelques approximations que les grincheux à moustaches et autres gardiens du temple de manqueront peut être pas de relever à l’écoute d’Herpès Maker. ISaAC puise son originalité de cette formule un peu bancale, entre sueur et sophistication, et a su en tirer le meilleur des partis. Basse ronflante, guitare qui cisaille et batterie à la fois bien présente mais étonnamment funambule : le trio vise juste la plupart du temps et, puisque j’ai cru comprendre qu’il y avait des bouts des défunts 35000 Yens dans ISaAC, je ne m’en étonne guère, il y a finalement nombre de points communs entre ses deux groupes, à commencer par cette façon d’allier fureur et voltige.

Et si le service publicitaire de 666rpm a décidé de vous parler d’ISaAc et de Herpès Maker en ce dimanche aussi froid qu’automnal, c’est parce que le groupe a également annoncé la release party de son disque, release party qui aura lieu lors du festival Pacemaker Fest à Reims du 24 au 26 novembre prochain, on clique sur le flyer ci-dessous pour mieux arriver à le lire :



A l’affiche trois jours à la programmation impeccable avec nombre de groupes particulièrement apprécié par ici, on les cite juste pour le plaisir d’avoir la bave aux lèvres encore une fois : Silent Front, Nitkowski, Kourgane, Don Vito, Shield Your Eyes, Api Uiz, Pord, Poutre et quelques autres encore. Cela me ferait presque regretter de n’être qu’un pauvre lyonnais pantouflard (je vous rappelle qu’aujourd’hui c’est dimanche), d’être un pauvre chômeur (je vous rappelle également que c’est la crise mais voilà bien un faux argument car les prix des places sont très abordables) et de ne pas habiter beaucoup plus près de Reims. Toutes les infos pratiques concernant ce Pacemaker Fest se trouvent bien évidemment sur le site du festival.

samedi 19 novembre 2011

Submerged / Before Fire I Was Against Other People




 

Before Fire I Was Against Other People, troisième album de Submerged à proprement parler après Stars Light The End en 2007 et Violence As First Nature en 2008, semble directement s’adresser à un public restreint de connaisseurs patentés. On reconnait volontiers qu’il faut s’accrocher avec Submerged, que Kurt Gluck (le vrai nom du bonhomme), artificier monomaniaque, terroriste en chef ainsi qu’omniprésent et hyperactif patron du label Ohm Resistance, a une vision du monde actuel terriblement pessimiste et que cette vision nourrit une musique électronique très violente et d’une noirceur à nulle autre pareille – exception faite bien sûr de celle de Scorn, compagnon de label depuis 2007 – mais, en même temps, il y a un tel fourmillement d’idées dans Before Fire I Was Against Other People, une telle profusion de savoir-faire (mais sans ostentation) que ce disque ne peut que séduire et occuper l’une des premières places du palmarès des disques electro-bruististes/break core/machintruk/appelez-ça-comme-vous-le-voulez de l’année en cours.
Before Fire I Was Against Other People a été publié en mars 2011 par Ohm Resistance, quasiment en même temps que le Harvester de Gator Bait Ten, et il est le point culminant d’une frénésie créatrice de la part de Submerged qui, s’il n’avait pas publié de réel album depuis trois ans sous son propre nom, a multiplié les side projects et les collaborations. Collaborations qui traversent également ce disque, à commencer par le génial Nowhere To Hyde sur lequel Mick Harris/Scorn s’est occupé des beats et des textures pendant que Dr Israel toaste tel une ombre menaçante dans un brouillard industriel aussi épais que saturé. Sur No One Jason Selden de SST/Stepping Through  Shadows est venu jouer de la guitare alors que Joel Hamilton (Battle of Mice), à nouveau Jason Selden, Justin Broadrick, Balázs Pándi (déjà présent sur le disque de The Blood Of Heroes et collaborateur régulier en tant que live drummer de Venetian Snares ou Merzbow) et Ted Parsons sont venus donner des couleurs plus chaotiques encore à Dead, très éprouvant et ultime titre de l’album.
Pourtant les choses avaient commencé on ne peut plus étrangement avec un Space Arabs flirtant avec le chill-out et bientôt rehaussé d’une mélodie arabisante (procédé également employé – via quelques samples – sur l’excellent Borderguard). Transport est un pur moment de drum and bass, bolide affolé fonçant tout droit et à toute vitesse en direction d’un No One sur lequel une guitare méchamment saturée et concassée sert de pendant aux explosions des entrelacs rythmiques. Sur Death Sentence on sent nettement l’influence dubindus de Scorn mais Submerged aime les sons qui bavent et qui grésillent : sa version ressemble plus à une fraiseuse électrique qu’à un rouleau-compresseur.
Rorschach, Before Fire, Alive et évidemment l’apocalyptique Dead accélèrent considérablement le mouvement général vers plus de frénésie et de déconstruction. Une bonne partie du talent de Submerged consiste pourtant à refreiner la surenchère rythmique – en résumé : si les rythmes sont omniprésents, ils ne partent pas non plus dans tous les sens – alors qu’il travaille réellement sur les textures (basses et autres) de ses morceaux, ne se contentant pas de faire du remplissage. Mais toute la fin de Before Fire I Was Against Other People, particulièrement douloureuse, trop diraient même certains, allie déluge rythmique et hyper présence sonore : si on reconnait la qualité des agencements et des organisations des sons employés, on ne peut que remarquer la rage rythmique qui tente de tirer toute la couverture à elle. Une fin de disque que l’on aurait peut être aimée un peu plus nuancée mais qui vaut son pesant de frénésie hallucinée.

vendredi 18 novembre 2011

NLF3 / Beast Me





On ne pourra jamais m’enlever de la tête – ni de mon petit cœur d’artichaut matérialiste – que le format vinyle 10’ est l’un des plus beaux qui soit, si ce n’est LE plus beau. Beast Me est le premier disque de NLF3 à paraitre sous cette forme myth(olog)ique, après une flopée conséquente d’albums de la part du trio. Le groupe des frères Laureau a visiblement voulu se faire plaisir… et grand bien leur en a pris : Beast Me est en effet d’une élégance folle, son artwork est des plus réussis, à la fois morbide et drôle, et – il s’agit tout de même du principal – les quatre titres de Beast Me sont autant de petites pépites, ciselées et précises, magiques et mystérieuses.
On retrouve Sur The Golden Path et The Unseen (les deux titres qui ouvrent chacune des deux faces) toute la musique de NLF3 telle que le groupe l’a développée avec succès sur ses deux derniers albums en date – Ride On A Brand New Time (paru au printemps 2009) et Beautiful Is The Way To The World Beyond (automne 2010) : cocktail probant d’influences des plus diverses sous la houlette des lignes de basse tour à tour charpentées et mélodiques de Fabrice Laureau. Il est toujours aussi flagrant de constater que la musique de NLF3 peut être aussi fièrement résolue et visionnaire alors qu’elle semble puiser toute son inspiration dans des sources à la fois très balisées et archi-connues – afro beat, soleil mexicain, post rock, kraut rock, etc.
Là où Beast Me devient encore plus passionnant, c’est sur les deux autres compositions du disque : Rites Of Olympus et surtout Beast Me, chacune placée en fin de face. On y découvre un groupe bien plus sombre, inquiétant, grouillant et faussement introverti. Rites Of Olympus donne en quelque sorte le La, plante le décor d’un clair-obscur crépusculaire rehaussé de sonorités presque industrielles ou en tous les cas inusitées chez NLF3 (mais toujours avec le réconfort massif procuré par la basse en lead). Avec l’éponyme Beast Me, on plonge carrément à pieds joints dans un cauchemar répétitif et envoutant mais un cauchemar, si ce n’est agréable, du moins balsamique, chaud, organique et débordant semble-t-il de désirs humains… c’est ce que laisse entendre la voix féminine lointaine et égrainant quelques paroles en guise de formules magiques (et que l’on peut lire au dos de la pochette du disque), des paroles brûlantes voire fiévreuses. Cette ultime composition n’a ainsi rien de sinistre ou de malsaine… au contraire on y décèle comme autant d’interrogations, entre doutes et certitudes, un moteur de vie.

Evidemment Beast Me a été publié par Prohibited records. Un coupon mp3 a été joint au disque ainsi qu’un petit autocollant rond reprenant le visuel de l’artwork – ce qui ne simplifie pas la tâche du chroniqueur lorsqu’on a deux filles à la maison.

jeudi 17 novembre 2011

Gator Bait Ten / Harvester





Voilà qui pourrait bien s’apparenter à un « super groupe » : le line-up de Gator Bait Ten est en effet constitué de M. Gregor Filip (guitare et bruit), Kurt Gluck (basse), Ted Parsons (batterie) et Simon-John Smerdon (synthé et basse). On retrouve le premier sur le projet The Blood Of Heroes, le deuxième n’est autre que Submerged et le patron du label Ohm Resistance qui a publié ce premier album de Gator Bait Ten, le troisième a été le batteur des Swans, de Prong et même de Godflesh lorsqu’il prenait à Justin Broadrick l’envie d’y aller mollo sur la boite à rythmes et le quatrième est plus connu sous le nom de Mothboy, un épileptique notoire de l’écurie Ad Noiseam. On reconnait également l’illustration de ce Harvester comme étant une œuvre de Khomatech, ce qui est l’une des marques de fabrique essentielle d’Ohm Resistance.
Mais contrairement à nombre de groupes ou projets peuplant le catalogue de ce label, Gator Bait Ten n’est pas un énième ersatz drum & bass hystérique ou une nouvelle éjaculation break core thermonucléaire. Non, Gator Bait Ten joue dans le registre du lent et du lourd, du répétitif et de l’oppressant mais surtout Gator Bait Ten joue pour de vrai : les machines sont très loin d’avoir un rôle prépondérant sur Harvester, les musiciens transpirent sur leurs instruments et tout (ou presque) est le résultat de vraies sessions d’enregistrement – même si les parties de batterie de Ted Parsons ont été enregistrées du côté de la Norvège et que tout le reste a été mis en boite dans un studio à Brooklyn.
A bien des égards Harvester est pourtant un album froid et distancié. Ce qui veut presque signifier « désincarné ». Il faut une sacrée dose de courage pour rentrer dedans et surtout pour réussir à en sortir entier et/ou sans fuir à toutes jambes. Il y a un peu de Swans dans Harvester, peut être les Swans des années 86 et 87, quelque part juste après Greed/Holy Money et jusqu’à Children Of God inclus : une ligne de basse tirée en longueur par ici, une rythmique (très) ralentie par là. On se rappelle précisément que Ted Parsons était le batteur des Swans à cette époque là et on ne doute pas qu’il s’est fait plaisir en retrouvant quelques uns de ses plans d’alors et pourquoi pas certaines de ses sensations. Plus loin un passage peut évoquer Godflesh alors qu’une ligne de basse, presque groovy mais pas totalement, légèrement claudicante dira-t-on, fait elle diablement penser au God de Kevin Martin. Que des belles références me direz-vous. Oui, mais on s’arrêtera là.
Harvester a presque tout de la copie au carbone et de la démonstration futile. Un exercice de style réussi mais un exercice de style quand même. La musique de Gator Bait Ten, toute référencée qu’elle est – et qui plus est avec des références qui plaisent beaucoup par ici – manque tout de même sérieusement de caractère (comme on vient tout juste de le voir, on ne se pose même pas la question de l’originalité). Le caractère c’est ce truc qui fait toute la différence entre une musique que l’on écoute comme fond sonore et décorum audio tout en exerçant une activité qui n’a rien à voir et dont elle ne saurait nous détourner et une musique qui fait tendre l’oreille, interpelle, nous détourne toutes affaires cessantes de la chose beaucoup trop importante que l’on s’était pourtant juré de terminer, une musique qui donne envie qu’on la réécoute tout de suite après la fin du disque. On est très loin de l’effusion sensorielle et des tremblements involontaires avec Harvester. Gator Bait Ten est une fausse bonne idée en ce sens qu’elle privilégie – mais c’est une constante par les temps qui courent – la précision des formes et des références au détriment d’un peu de chair voire même d’âme. S’il fallait trouver un coupable on désignerait sans aucun doute ces lignes de guitare diaphanes et pâlichonnes ainsi que les nappes de synthétiseurs et toutes les enluminures électroniques qui révèlent souvent d’une platitude extrême. Il faudrait pouvoir écouter Harvester en se focalisant uniquement sur le couple basse/batterie : lorsqu’on y arrive il reste toutefois cette impression d’un artefact ambitieux mais un peu creux.