mardi 9 février 2010

Shane Perlowin / The Vacancy Of Every Verse
















Ah ! Un disque en solo de Shane Perlowin ! Qui ça ? Shane Perlowin, le guitariste d’Ahleuchatistas. Ce n’est pas parce que Of The Body Prone, le dernier album en date du trio est un (gros) poil décevant qu’il faudrait bouder ce The Vacancy Of Every Verse. Un disque radicalement différent des expérimentations math-prog-noise-punk-jazz auxquelles nous a habitués un guitariste sinon atypique du moins saisissant et tout bonnement incroyable lorsqu’il évolue avec son groupe habituel dans des stratosphères improbables et infinies à rendre jaloux n’importe quel groupe de mathématiciens émérites, y compris le Don Caballero de la grande époque, tout comme les néo-progueux bruitistes, au hasard les japonnais de Ruins (un groupe de néo-progueux de plus de vinq cinq ans d’âge quand même…).
Sur The Vacancy Of Every Verse c’est bien un autre Shane Perlowin que nous pouvons écouter et apprécier, un Shane Perlowin encore plus fin guitariste que nous ne le pensions déjà, un Shane Perlowin expert dès qu’il s’agit de sortir des petites mélodies de son instrument, un Shane Perlowin amoureux de son art mais jamais complaisant.
Il y a trois grand types de morceaux, tous instrumentaux, sur The Vacancy Of Every Verse. Ceux sur lesquels le guitariste joue tout seul sur sa guitare électrique et s’amuse avec sa loop station ou autres effets (Touching Bent Antennae, Long Shadows, The Vacancy Of Every Verse), ceux où il ne joue que de la guitare acoustique (Owls, Gummed Works, We Meet In Sleep) et ceux sur lesquels il joue en trio, accompagné de Joseph Burkett à la contrebasse et de Ryan Oslance, le nouveau batteur d’Ahleuchatistas, à la batterie (Toppling Obelisks, Expo No, Apostasy et Seduction). Tout ça est judicieusement mélangé, on passe d’un style à l’autre sans transition, l’effet n’est pas désagréable ou déstabilisant pour autant, au contraire on ne risque pas de s’ennuyer avec un disque aussi varié dans les genres abordés mais restant d’une grande unité de ton. Cette unité est à chercher du côté du jeu tout en finesse d’un instrumentiste dont le moindre des talents n’est pas de s’effacer devant l’excellence de son niveau ni de laisser parler une sensibilité indéniable. Même sur les parties les plus expérimentales – celles sur lesquelles Shane Perlowin joue seul à la guitare électrique – on trouve cette approche toute en délicatesse d’une musique de laborantin.
Les titres en trio ravivent et démontrent un goût certain de Perlowin pour le jazz, un jazz funambule et plein de légèreté pouvant éventuellement déboucher vers quelque chose de plus dissonant et bruyant (le final de Toppling Obelisks et Seduction, presque noise). Les titres à la guitare acoustique sont d’une limpidité et d’une délicatesse de toucher à tomber, une musique aussi cristalline que les égrenages d’un Tim Sparks ou même d’un Bill Frisell. Plus globalement, The Vacancy Of Every Verse est un disque qui allie hardiesse du propos et repos de l’écoute, tour de passe-passe que l’on aurait jugé improbable, trop habitués que nous sommes à devoir choisir entre guitaristes lénifiants et mous et guitaristes terroristes et vides. Shane Perlowin ne nous force pas à choisir, il possède ce jeu plein de relief et cette imagination de poète qui le rendent unique. Une belle confirmation.

lundi 8 février 2010

Rowland S. Howard / Pop Crimes


















Rowland S. Howard est mort. Bien mort et bien raide. Un peu trop tôt peut être, bien que trop tôt je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire dans ce cas précis, pas plus que je ne saurais dire ce que peut signifier trop tard. Le guitariste a été emporté par un cancer du foie – une maladie de junkies et d’alcooliques, même repentis – à la fin du mois de décembre mais ce n’est pas ce qui nous intéresse non plus. D’ailleurs je n’en sais rien. Tout ce que je sais c’est qu’il est mort. Et qu’il me reste son deuxième album (Pop Crimes, chez Liberation Music) à chroniquer. Il attendait comme quelques autres dans un coin, au milieu de la pile oui ça c’est pas trop mal du tout, faudra peut être en parler un jour. Et puis comme Howard est mort j’ai tout d’abord décidé que je n’en parlerai jamais de cet album. A qui bon faire une oraison funèbre de plus au guitariste ? A quoi bon intégrer le chœur des pleureuses et des regrets éternels ? C’est quoi le problème quand l’un de tes chanteurs ou guitaristes préférés crève ? Tu vas te mettre à pleurer toi aussi ? Tu vas crever à ton tour ? Ta vie est soudainement devenue un immense gâchis ? Un vide immense que rien ne saurait remplir ? Que rien de saurait remplacer ?
Et bien non. Non parce sinon c’est comme si les albums de Birthday Party, les disques en commun avec Lydia Lunch (Honeymoon In Red, Shotgun Wedding), certains enregistrements de Crime And The City Solution ou d’autres de These Immortal Souls n’avaient alors jamais existé. Pourtant ils existent bien, j’en écoute encore certains de temps à autre. Il y en a même que je dois connaitre par cœur – pourtant croyez moi chanter du Birthday Party en yaourt en prenant sa douche n’est pas une chose facile. Ils existent, donc. Comme ce Pop Crimes qui par pur hasard a été publié quelques semaines avant la mort de Rowland S. Howard. Et ce satané bonhomme serait encore parmi nous que j’en aurais parlé quand même.
J’en aurais parlé quand même pour une seule raison : ce n’est pas tous les jours que le guitariste (et piètre chanteur) sortait un nouveau disque. Alors un Pop Crimes c’était en soi un petit évènement. Comment va Rowland S. Howard ? Wow il va très bien, il a un cancer du foie en phase terminale, il attend une greffe qui tarde beaucoup trop à venir et il vient de publier son deuxième album solo (seulement). Ah cool. Ça c’est une bonne nouvelle ! Huit nouvelles compositions d’Howard à se mettre entre les oreilles ! Avec quelques invités comme le toujours fidèle Mick Harvey ou Jonnine Standish, la chanteuse/bloc de glace de HTRK (groupe dont Howard avait produit les derniers enregistrements). C’est leur duo, (I Know) A Girl Called Jonny, qui ouvre le bal sur Pop Crimes. Un titre qui pue les Bad Seeds et l’ombre du meilleur ennemi d’Howard. Ça pue les Bad Seeds comme beaucoup de titres de cet album, bien loin des déflagrations de guitare et des tourbillons noisy auxquels le guitariste nous avait habitués. On peut ainsi penser que Pop Crimes est bien moins bon que son seul et unique prédécesseur, l’excellent Teenage Snuff Film. D’ailleurs il l’est. Malgré la ligne de basse et les notes cristallines à la guitare de l’éponyme Pop Crimes, malgré le vieux blues de Nothin’ (sur lequel Rowland S. Hooward n’aura jamais aussi bien chanté, tout compte fait). Et puis si Life’s What You Make, Wayward Man et The Golden Age Of Bloodshed rappellent des choses déjà faites par Rowland S. Howard mais en moins bien on s’en tape aussi complètement. Il n’y a guère que l’émouvant Ave Maria qui peut poser problème : voilà qui ressemblerait presque à une épitaphe – lire les paroles nous informe heureusement que non. Pop Crimes est juste le dernier album de Rowland S. Howard, bourré de chansons d’amour foutu en l’air (I Miss You So Much annone t-il maladroitement sur Shut Me Down). A moi aussi il va me manquer. Finalement.

vendredi 5 février 2010

Aids Wolf / Dustin' Off The Sphynx




















Ah ouais, tiens, Skingraft. Qu’est ce qu’il se passe de neuf de ce côté-là ? Le label de Mark Fischer a été tellement adulé par certains (dont moi) dans les années 90 et ce au moins pour la doublette Dazzling Killmen/Colossamite signée Nick Sakes ainsi que pour son esthétique et le soin porté à ses productions – les singles accompagnés de comic books… – que maintenant avoir du recul à son sujet s’avère être bien difficile. Et je ne vous parle pas de tous les autres groupes, énormes pour certains, essentiels pour les autres, qui ont été découverts ou récupérés en cours de route par le label chicagoan. Ou plutôt si, citons-les : Melt Banana, U.S. Maple, Mount Shasta, Ruins, Brise Glace, Yona Kit, Flying Luttenbachers, Zeni Geva, Arab On Radar. Ça calme, hein ? Ce qui calme encore plus c’est le désagrégement de Skingraft depuis cette période bénie. Quelques séquelles d’Arab On Radar sauvent la mise – Athletic Automaton ou Chinese Stars (et encore) – mais pour le reste on tombe vite dans la caricature de ce qui a fait la gloire d’une grande maison.
Le compte de Pre, gentils pourfendeurs anglais post Arab On Radar et néo Melt Banana a déjà été réglé mais pas celui de Aids Wolf, un groupe de Montréal dont le premier et immense mérite est de ne pas avoir rejoint les légions de hippies constellés qu’abrite cette ville. Outre le fait de partager le même label, les deux groupes ont pas mal de choses en commun, un certain sens de la nudité d’abord mais surtout moult concerts ainsi qu’un tour single dont nous reparlerons peut être un de ces quatre. Aids Wolf a publié en cinq années un nombre conséquent de sept pouces, de split (dont un album avec Athletic Automaton) ainsi que deux albums sur Skingraft, deux albums qui m’ont toujours laissé le même genre d’impression mitigée que ceux de Pre : oui c’est bien et après ? Singer la bande d’Eric Paul n’est pas une condition nécessaire et suffisante pour faire de la bonne musique. Et quitte à choisir entre l’approche Barbie pop de Pre et la vision plus chaotique de la chose par Aids Wolf je prends les canadiens qui – du moins sur disque – m’ont l’air bien plus barrés que leurs collègues britanniques.
Ce n’est pas Dustin' Off The Sphynx et ses quatre titres hystériques qui vont me donner tort pourtant cet EP de très courte durée est une preuve supplémentaire qu’un groupe pénible peut presque s’avérer jubilatoire dès qu’il aborde le petit format (cette théorie a ses limites puisqu’elle souffre quelques exceptions notoires telles que The Mars Volta ou Guapo, groupes incapables de composer des titres de moins de dix minutes et de toutes façons ne comprenant parmi leurs membres que des scribouilleurs tout juste bons à pondre du rock progressif anesthésiant).
Avec Dustin' Off The Sphynx Aids Wolf se déchire littéralement, ne ménage pas ses efforts et tout ça sans que l’on ait trop l’impression d’avoir affaire à un groupe de poseurs en pleine séance de brainstorming. Old Fashion Values, braillard et saturé, va droit au but alors que Pressing Graphite est plus déconstruit. Nouvelle roquette punky fuck, Abortifacient vrille les tympans de ceux qui aiment souffrir en presque moins de temps qu’il n’en aurait fallu à Melt Banana pour transformer Pac-Man en cheeseburger fumant. Dustin’ Off The Sphinx est malheureusement le titre le moins bon du disque, renouant avec le côté irritant de Aids Wolf, celui qui nous les fait ranger dans la catégorie pourtant très convoité de fumistes sans feu sacré. Le disque s’arrête là avec cette délicieuse impression de s’être fait violer le cortex et d’avoir en plus payé pour ça.
Le disque s’arrête là sauf pour celles et ceux qui se sont servis du coupon mp3 pour télécharger les sept titres bonus ou pour tous les autres qui ont écouté la version CD de Dustin' Off The Sphynx comprenant ces mêmes sept titres. Lesquels sont issus d’une cassette intitulée Pas Rapport avec un son tellement immensément dégueulasse que l’on croirait du live enregistré avec un téléphone portable – la masterisation signée Weasel Walter n’y change pas grand-chose puisque tout est consciencieusement saturé au-delà des limites maximales. Tous les titres sont en français (et plutôt drôles : Police d'La Quéquette, Elle Est Si Cochonne ou Flaque de Vomi) et c’est le principal intérêt de ces bonus, à égalité avec le côté attraction de fête foraine d’un groupe qui n’a pas hésité à publier une telle bouillie sonore tellement inaudible qu’elle en deviendrait presque fascinante. Y a t-il un concept derrière cette posture héroïque de branleurs arty et de terroristes sonores ? Je ne veux même pas le savoir et j’arrête toujours d’écouter Dustin' Off The Sphynx tout de suite après son troisième titre. C’est largement suffisant et bien mieux comme cela.

jeudi 4 février 2010

Loser un jour, loser toujours




















Non mais qu’est ce que je fous là ? Qu’est ce que je fous là un mardi soir à attendre que le temps passe alors que je suis dans une salle de concert, qu’il y a des gens sur la scène visiblement en train d’essayer de faire de la musique ? Je m’emmerde. Je m’emmerde à en mourir. Mais j’attends quand même. J’attends le troisième et dernier groupe de la soirée, Gay Beast. Et je reprends une bière.
Il y a de nombreuses années je serais allé à n’importe quel concert à partir du moment où l’étiquette Skin Graft était apposée sur l’affiche. Skin Graft : un label à fortes sensations sortant des disques tous plus fabuleux – et beaux : fallait voir ces artworks et ses éditions spéciales – les uns que les autres. Et le premier concert avec des groupes issus cette écurie de rêve fut un fantastique doublé US Maple/Melt Banana au Rail Théâtre de Lyon Vaise. Quelques groupes plus tard – Flying Luttenbachers, encore US Maple, toujours Melt Banana, Arab On Radar ou Gorge Trio – tout cela est bien fini. Le soufflet a fini par retomber bien qu’il ait tenu assez longtemps. Depuis quelques années Skin Graft ne fait que sortir des disques de groupes qui ne sont que des mauvaises et pales copies de ceux qui avaient fait sa renommée. Ou alors le label réédite ses vieilles références.
C’est sûrement par faiblesse que j’ai cru un instant que Gay Beast allait pouvoir y changer quelque chose. Quel con. Quel vieux con. Je suis donc là, à m’emmerder, accoudé au comptoir ou alors à discuter avec d’autres qui ont eu la même mauvaise idée que moi : aller à un putain de concert tout ça parce que le groupe de tête d’affiche a publié son deuxième album sur un label foutrement bon au siècle dernier. Une éternité.














En attendant que les stars de la soirée apparaissent il faut supporter deux premières parties. La première est une fille qui joue toute seule sous le nom de Golden Disko Ship. Elle vient de Berlin, s’appelle en réalité Theresa Stroegtes, ressemble à un bisounours et chante et joue de la guitare sur des bandes préenregistrées – même sa voix est déjà posée dessus, elle ne fait que doubler le chant sur scène, laissant clairement apparaître qu’elle chante en réalité comme une patate mais finalement le décalage entre le chant studio et le chant live est drôle pendant au moins cinq minutes.
La pop très vaguement expérimentale de Golden Disko Ship ne me concerne absolument pas (j’aurais pu m’en douter avec un nom pareil) et le vide abyssal créé par cette musique sans intérêt n’est même pas comblé par les projections de films sur un écran. Je sors de la salle pour aller fumer ma quinzième cigarette de la soirée et vérifier que les chiottes sont toujours complètement bouchés. Je suis complètement incapable d’en dire davantage, c’est le report le plus court de ma funeste carrière de râleur.














Deuxième partie. Encore une fille qui joue (presque) toute seule : Jasmina Maschina vient elle aussi de Berlin, a une coupe de cheveux au bol, chante et joue de la guitare assise tout en surveillant sur un laptop que ses bruits de fonds se déclenchent comme il faut là où il faut. Musicalement on navigue carrément dans le folk le plus diaphane qui soit. Mon mauvais esprit ne peut s’empêcher de rajouter une touche de variette bon marché à cette mixture, plusieurs fois il me semblera en effet reconnaître les premières notes d’une célèbre chanson d’amour interprétée par un ancien mannequin reconverti dans l’industrie phonographique et la turlutte présidentielle.
Sur les derniers titres Jasmina Maschina est rejointe par la fille de Golden Disko Ship qui joue de la guitare ou du xylophone sans que le résultat ne s’améliore pour autant. Je suis proprement atterré et me demande ce que ces deux filles font sur la même affiche qu’un groupe comme Gay Beast. Le fait que ce concert soit la fusion de deux programmations distinctes ayant entrainé une coprod (Barbe A Pop d’un côté, le Sonic de l’autre) doit pouvoir expliquer cette aberration. Là aussi je ne saurais en dire plus, deuxième report expéditif.














Jamais deux sans trois. Pour une raison que j’ignore, pendant tout le concert de Gay Beast, je n’ai pas arrêté de penser à un groupe que je déteste : Numbers. Pourtant les deux n’ont rien à voir entre eux bien qu’ils aient quelques points en commun comme le fait d’avoir une batteuse en leur sein. Sauf que la batteuse de Numbers est (était ?) aussi la chanteuse du groupe alors que chez Gay Beast c’est un binoclard tonsuré qui donne de la voix, d’une manière totalement insupportable, avec un timbre aigu et nasal aussi irritant qu’un rasage de poils de couilles à l’épilady. C’est lui aussi qui plombe le disque du groupe, enfin le seul que j’ai écouté, le second, celui sorti sur Skin Graft – et merde. J’imagine que si c’est une fille qui avait chanté dans Gay Beast on aurait pu immédiatement lui trouver quelques excuses – premièrement c’est une fille, deuxièmement elle est sans doute étudiante en sociologie appliquée à la fac de Berkeley – mais non. En plus le dit chanteur passe aussi son temps à tapoter sur un synthé aux sonorités pour le moins imbitables. Et je ne parle pas de son son de saxophone. Ténor, le saxophone, comment peut on arriver à faire sonner aussi mal un instrument aussi magnifique ?

Je me concentre donc sur la fille qui joue de la batterie et la seule chose que je vois c’est qu’elle passe son temps à compter. Oui elle en fout de partout, non ça n’a aucun intérêt. Reste le guitariste qui a lui aussi une bonne petite gueule d’étudiant. Quelques plans intéressants à la guitare, un peu de torsion, un peu de barouf. Il devrait jouer tout seul ou bien virer les deux autres du groupe pour en remonter un autre tout de suite après. Je songe sérieusement à fuir cette noise skingraftienne académiquement foutraque lorsque le chanteur/clavier annonce que c’est déjà le dernier titre du set. Au moins ils n’auront pas joué trop longtemps. Mais c'est une soirée foutue en l’air pour rien quand même. Loser un jour…

* un titre déjà utilisé mais cela s’imposait à nouveau.

mardi 2 février 2010

Tamagawa / Plus Tard, Le Même Jour...



















On retrouve avec plaisir Tamagawa pour un nouvel album, Plus Tard, Le Même Jour…*, un an et demi après L’Arbre Aux Fées (une chronique toute naïve et toute gentille à lire ici). Le CD en question est joliment emballé – le digipak ne s’ouvre pas dans le sens habituel, l’artwork est signé par un bonhomme qui semble avoir fait plein d’autres trucs mais que je ne connais absolument pas – et le tout est strictement limité à cinq cents exemplaires, fort malheureusement non numérotés. C’est bien dommage car tout le monde sait pertinemment qu’avoir l’exemplaire le plus proche possible du numéro 001 est le grand plaisir du geek psychorigide. Noecho, label britannique, s’est particulièrement enthousiasmé pour la musique du stéphanois alors qu’il a déjà quelques pointures à son catalogue, je pense notamment à b°tong et à son indus/drone/dark ambient/etc. Est-ce que c’est bon signe ça ? Oui, tout à fait, bien que Tamagawa n’opère pas exactement dans le même genre de sphères musicales que cet illustre groupe unipersonnel suisse.
Toujours profondément obsédé par Spacemen 3 et le tétrahydrocannabinol, Tamagawa continue de creuser la même veine minimale et répétitive, hypnotique et lancinante. Le temps de s’apercevoir que les globules blancs et le plasma de l’artwork n’en sont en fait pas et qu’il s’agit plutôt de champignons hallucinogènes poussant sur un bon vieux parterre de mousse psychédélique que les effets se font déjà sentir, agréables et prenants, chauds et humides, cotonneux et presque doux – oui c’est bien de la musique de drogués.
Pourtant cela tient souvent à pas grand-chose. Je ne parle pas spécialement de Principe Exogamik qui sert d’intro au disque (une belle ligne de synthé lancinante) ni de la boite à musique/carillon du dernier morceau sans titre qui sert de conclusion poétique à Plus Tard, Le Même Jour… mais plutôt à des titres vraiment courts mais pas assez pour n’être que de simples interludes et qui ne développent qu’une seule idée, une seule atmosphère (Bonheur Animal ou Cellule Souche). Qu’importe que notre homme soit un branleur ayant décidé de ne pas trop se fouler ou qu’il soit un maître de l’hypnose sans les mains, l’important c’est que Tamagawa réussisse, par simple empilement, par simple utilisation de reverb et delay, en gratouillant ses guitares, en effleurant ses synthétiseurs, en lançant avec sa boite à rythmes un beat lysergique (La Vache Bariolée) à créer un mur du son envoûtant et imprenable. Si on y regarde de plus près, on peut même considérer que tous les morceaux de Plus Tard, Le Même Jour… sont construits de cette façon identique, insistante, qui vise à accentuer ad libitum les reliefs d’un matériau de base tout en le rendant de plus en plus flou et envahissant avant de s’achever presque invariablement par un fade out. Mes titres préférés ? Disons Midi Brûlant et Principe Endogamik. Et pourquoi donc ? Ça, à vrai dire, je n’en sais foutrement rien (une fois de plus), peut être à cause du synthétiseur. En tous les cas, avec Plus Tard, Le Même Jour…, Tamagawa fait plus que confirmer tout le bien que l’on pensait déjà de lui. Il ne manque peut être à sa musique qu’un tout petit quelque chose (du calme, je n’ai pas dit plus de travail…) pour que tout cela tourne carrément au vaudou psyché et au tourniquet méthamphétaminique. Mais on n’en est pas très loin.

* s'agirait-il d'une ode à la procrastination ?


lundi 1 février 2010

Our Love Will Destroy The World / Stillborn Plague Angels

















Pour des raisons qui au départ m’échappaient complètement, Campbell Kneale a décidé un beau jour de saborder Birchville Cat Motel après dix années d’activité intense pour derechef monter un nouveau projet : Our Love Will Destroy The World. Comme on le verra par la suite, les différences musicales entre ces deux entités sont inexistantes, de même que leurs modes de fonctionnement sont identiques – one man band dans les deux cas, avalanche d’enregistrements et de productions en tous genre et collaborations en pagaille. Campbell Kneale avait annoncé son geste en expliquant qu’il fallait évoluer dans la vie, ne jamais faire de surplace. Par là, il ne voulait absolument pas dire innover musicalement (on le soupçonne d’être condamné à vie à faire du drone indus cryptique ou de l’ambient bruitiste mais c’est très bien comme ça), il parlait plutôt d’évolution personnelle. Le nom de Our Love Will Destroy The World traduit donc l’illumination d’un Campbell Kneale qui aurait trouvé Dieu entre deux pédales d’effet (delay et distorsion ? fuzz et flanger ?) et se serait converti au christianisme. Heureusement pour nous son humour semble intact, notre amour qui va sauver le monde étant un nom de groupe ressemblant plus qu’autre chose à une boutade de la part d’un musicien qui a mal supporté la crise de la quarantaine. En faisant du mauvais esprit – pas le genre de la maison – on pourrait même y trouver une pointe de nihilisme, on va tous crever. Du moment que personne ne survit et surtout pas grâce à son amour gluant, je serais presque d’accord.
De l’amour il n’y en a de toute façon pas des masses sur ce Stillborn Plague Angels, LP divisé en quatre titres et publié par Dekorder records. Aucune indication ne permet d’en savoir plus sur les conditions d’enregistrements de cet objet. Seuls des applaudissements à la fin de Pink Hollow Paradise laissent deviner que cet album a partiellement été enregistré en public, devant une petite poignée de pouilleux et d’anoraks. Mais a-t-on besoin d’en savoir plus ? Pour tout amateur de grincements, de tapis de clous, de larsens de guitare, de synthés analogiques grippés, de feedback et de delay ce disque sera une expérience positive supplémentaire. Campbell Kneale y approfondit toujours plus en avant son travail de sculpteur de son. Everything louder than everything else! peut-on même lire dans la présentation du disque qu’en donne le label. Ceci est totalement faux. Stillborn Plague Angels peut s’écouter (très) fort mais ce n’est pas forcément nécessaire : encore plus qu’avec Birchville Cat Motel, la musique de Our Love Will Destroy The World garde cette intention presque pudique du brin d’encens, de la lumière tamisée et du tatami en paille de riz. A l’opposé du harsh ultra massif d’un Masami Akita ou d’un Zbignew Karkowski qui appelle une écoute à fort volume, le drone noisy et psyché de Campbell Kneale peut se contenter d’une écoute dans le fond, les yeux au plafond et la tête ailleurs. Il serait peut être exagéré de parler de musique méditative et relaxante mais l’optique est totalement différente. Là où les premiers vous matraquent jusqu’à l’hypnose, le second opte lui pour une approche lysergique et arrondie. Une démarche à rapprocher de celle des feu Yellow Swans, cette attaque du bruit par la face zen. Our Love Will Destroy The World a exclu toute approche industrielle de sa musique au contraire de gens comme Wolf Eyes qui eux ont complètement plongé dedans.