mardi 2 février 2010

Tamagawa / Plus Tard, Le Même Jour...






















On retrouve avec plaisir Tamagawa pour un nouvel album, Plus Tard, Le Même Jour…*, un an et demi après L’Arbre Aux Fées (une chronique toute naïve et toute gentille à lire ici). Le CD en question est joliment emballé – le digipak ne s’ouvre pas dans le sens habituel, l’artwork est signé par un bonhomme qui semble avoir fait plein d’autres trucs mais que je ne connais absolument pas – et le tout est strictement limité à cinq cents exemplaires, fort malheureusement non numérotés. C’est bien dommage car tout le monde sait pertinemment qu’avoir l’exemplaire le plus proche possible du numéro 001 est le grand plaisir du geek psychorigide. Noecho, label britannique, s’est particulièrement enthousiasmé pour la musique du stéphanois alors qu’il a déjà quelques pointures à son catalogue, je pense notamment à b°tong et à son indus/drone/dark ambient/etc. Est-ce que c’est bon signe ça ? Oui, tout à fait, bien que Tamagawa n’opère pas exactement dans le même genre de sphères musicales que cet illustre groupe unipersonnel suisse.
Toujours profondément obsédé par Spacemen 3 et le tétrahydrocannabinol, Tamagawa continue de creuser la même veine minimale et répétitive, hypnotique et lancinante. Le temps de s’apercevoir que les globules blancs et le plasma de l’artwork n’en sont en fait pas et qu’il s’agit plutôt de champignons hallucinogènes poussant sur un bon vieux parterre de mousse psychédélique que les effets se font déjà sentir, agréables et prenants, chauds et humides, cotonneux et presque doux – oui c’est bien de la musique de drogués.
Pourtant cela tient souvent à pas grand-chose. Je ne parle pas spécialement de Principe Exogamik qui sert d’intro au disque (une belle ligne de synthé lancinante) ni de la boite à musique/carillon du dernier morceau sans titre qui sert de conclusion poétique à Plus Tard, Le Même Jour… mais plutôt à des titres vraiment courts mais pas assez pour n’être que de simples interludes et qui ne développent qu’une seule idée, une seule atmosphère (Bonheur Animal ou Cellule Souche). Qu’importe que notre homme soit un branleur ayant décidé de ne pas trop se fouler ou qu’il soit un maître de l’hypnose sans les mains, l’important c’est que Tamagawa réussisse, par simple empilement, par simple utilisation de reverb et delay, en gratouillant ses guitares, en effleurant ses synthétiseurs, en lançant avec sa boite à rythmes un beat lysergique (La Vache Bariolée) à créer un mur du son envoûtant et imprenable. Si on y regarde de plus près, on peut même considérer que tous les morceaux de Plus Tard, Le Même Jour… sont construits de cette façon identique, insistante, qui vise à accentuer ad libitum les reliefs d’un matériau de base tout en le rendant de plus en plus flou et envahissant avant de s’achever presque invariablement par un fade out. Mes titres préférés ? Disons Midi Brûlant et Principe Endogamik. Et pourquoi donc ? Ça, à vrai dire, je n’en sais foutrement rien (une fois de plus), peut être à cause du synthétiseur. En tous les cas, avec Plus Tard, Le Même Jour…, Tamagawa fait plus que confirmer tout le bien que l’on pensait déjà de lui. Il ne manque peut être à sa musique qu’un tout petit quelque chose (du calme, je n’ai pas dit plus de travail…) pour que tout cela tourne carrément au vaudou psyché et au tourniquet méthamphétaminique. Mais on n’en est pas très loin.

* s'agirait-il d'une ode à la procrastination ?


lundi 1 février 2010

Our Love Will Destroy The World / Stillborn Plague Angels




















Pour des raisons qui au départ m’échappaient complètement, Campbell Kneale a décidé un beau jour de saborder Birchville Cat Motel après dix années d’activité intense pour derechef monter un nouveau projet : Our Love Will Destroy The World. Comme on le verra par la suite, les différences musicales entre ces deux entités sont inexistantes, de même que leurs modes de fonctionnement sont identiques – one man band dans les deux cas, avalanche d’enregistrements et de productions en tous genre et collaborations en pagaille. Campbell Kneale avait annoncé son geste en expliquant qu’il fallait évoluer dans la vie, ne jamais faire de surplace. Par là, il ne voulait absolument pas dire innover musicalement (on le soupçonne d’être condamné à vie à faire du drone indus cryptique ou de l’ambient bruitiste mais c’est très bien comme ça), il parlait plutôt d’évolution personnelle. Le nom de Our Love Will Destroy The World traduit donc l’illumination d’un Campbell Kneale qui aurait trouvé Dieu entre deux pédales d’effet (delay et distorsion ? fuzz et flanger ?) et se serait converti au christianisme. Heureusement pour nous son humour semble intact, notre amour qui va sauver le monde étant un nom de groupe ressemblant plus qu’autre chose à une boutade de la part d’un musicien qui a mal supporté la crise de la quarantaine. En faisant du mauvais esprit – pas le genre de la maison – on pourrait même y trouver une pointe de nihilisme, on va tous crever. Du moment que personne ne survit et surtout pas grâce à son amour gluant, je serais presque d’accord.
De l’amour il n’y en a de toute façon pas des masses sur ce Stillborn Plague Angels, LP divisé en quatre titres et publié par Dekorder records. Aucune indication ne permet d’en savoir plus sur les conditions d’enregistrements de cet objet. Seuls des applaudissements à la fin de Pink Hollow Paradise laissent deviner que cet album a partiellement été enregistré en public, devant une petite poignée de pouilleux et d’anoraks. Mais a-t-on besoin d’en savoir plus ? Pour tout amateur de grincements, de tapis de clous, de larsens de guitare, de synthés analogiques grippés, de feedback et de delay ce disque sera une expérience positive supplémentaire. Campbell Kneale y approfondit toujours plus en avant son travail de sculpteur de son. Everything louder than everything else! peut-on même lire dans la présentation du disque qu’en donne le label. Ceci est totalement faux. Stillborn Plague Angels peut s’écouter (très) fort mais ce n’est pas forcément nécessaire : encore plus qu’avec Birchville Cat Motel, la musique de Our Love Will Destroy The World garde cette intention presque pudique du brin d’encens, de la lumière tamisée et du tatami en paille de riz. A l’opposé du harsh ultra massif d’un Masami Akita ou d’un Zbignew Karkowski qui appelle une écoute à fort volume, le drone noisy et psyché de Campbell Kneale peut se contenter d’une écoute dans le fond, les yeux au plafond et la tête ailleurs. Il serait peut être exagéré de parler de musique méditative et relaxante mais l’optique est totalement différente. Là où les premiers vous matraquent jusqu’à l’hypnose, le second opte lui pour une approche lysergique et arrondie. Une démarche à rapprocher de celle des feu Yellow Swans, cette attaque du bruit par la face zen. Our Love Will Destroy The World a exclu toute approche industrielle de sa musique au contraire de gens comme Wolf Eyes qui eux ont complètement plongé dedans.

samedi 30 janvier 2010

FiliaMotsa / Tribute To K.C.























Pour dire toute la vérité, j’allais un peu à reculons vers ce disque. FiliaMotsa peut être est un excellent groupe en concert mais j’avais peur de ce que j’allais découvrir sur Tribute To K.C. (qui ça ?), premier véritable enregistrement studio du groupe. Il faut dire que FiliaMotsa est un duo originaire de Nancy purement instrumental composé d’une violoniste et d’un batteur et que c’est un line-up qui naturellement ne m’attire guère, obtus et bouffé par de violents préjugés que je suis. En gros, pour moi, on ne peut pas faire du rock – ou l’un de ses quelconques dérivés – avec une formation pareille. Je pensais exactement la même chose de Hanged-Up, autre duo violon/batterie de Montréal et qui a connu son heure de gloire en sortant deux ou trois albums sympathiques sur Constellation records : cela pouvait être très bien sur scène alors que les disques je ne m’en souviens même pas et – pire – je ne voudrais même pas les réécouter aujourd’hui. Au passage, cette filiation entre FiliaMotsa et Hanged-Up est un autre facteur de reculade : pourquoi refaire aujourd’hui ce qui a déjà été (pas trop mal) fait hier ? Ach. Avec des raisonnements pareils vous me direz – et vous auriez raison – que l’on n’écouterait plus de musique du tout, mise à part celle que l’on a découvert il y a bien trop longtemps lors de ses premiers émois d’adolescent. Ça tombe tient puisque l’éjaculation boutonneuse, l’immaturité permanente, je vote carrément pour et pense même que c’est un facteur nécessaire – et fort heureusement aggravant – pour continuer à écouter de la musique comme un jeune con*.

On lâche tout de suite la référence à Hanged Up puisqu’il parait que les deux FiliaMotsa n’avaient jamais entendu parler de ces grands frères québécois avant qu’un geek fan d’efrimeries ne leur en touche un mot, ce qui est fort possible puisque la Lorraine est régulièrement coupée du monde et de la civilisation à cause des caprices d’hivers rigoureux qui incitent plus au repli sur soi qu’à la découverte d’horizons nouveaux. On lâche aussi sur le pseudo débat rock/pas rock dès la première écoute d’un titre aussi brûlant et fiévreux que Malbaie qui tient la dragée haute à pas mal de gratouilleurs bloqués en open tuning sur leurs guitares en plastique.
FiliaMotsa se paie également le luxe de donner quelques leçons en dissonances et en mystère sur K.C., fausse intro et vrai premier titre d’un disque assez court qui rappelle le temps de sept compositions maîtrisées quelques règles essentielles et inaltérables pour lutter contre l’ennui et les bâillements récurrents : l’énergie (on l’a déjà dit), l’étrangeté (on l’a déjà dit aussi), une bonne mise en place (dites-moi depuis combien de siècles vous jouez ensemble tous les deux) et des compositions qui tiennent vraiment la route (merde ça aussi je l’ai déjà dit et dans la même phrase qui plus est). Et puis on a affaire à de l’instrumental, je vous le rappelle, avec ce qu’il faut d’aventurisme pour ne pas s’endormir et de concision pour ne pas s’emmerder (Montroyal et ses montées sur fond de tapis de bulles). J’en ai fini avec la première face de ce disque.
Et comme tous les bonnes galettes, Tribute To K.C. en a une seconde de face, tout aussi bonne, avec les mêmes qualités, les mêmes aspirations, les mêmes envolées, le même pouvoir mélodique (le riff arabisant de Klimt) et le même travail multicouches sur le son du violon, instrument aux possibilités déjà innombrables mais complètement transcendé par l’utilisation de multiples effets, loop station, etc. Motrice, courte bourrasque chargée en dissonance et en furie, est peut être le meilleur titre de cet album, un instant tempéré par la délicatesse de Cap Chat! qui se révèle être, malgré ou plutôt grâce à une certaine grandiloquence sur son final, un tire-larmes imparable.
Tribute To K.C. est sorti sur le label Chez Kito Kat records sous la forme d’un vinyle de qualité avec une pochette sérigraphiée tout comme il faut. Un bel objet (ce qui ne gâche rien) que l’on peut directement commander au label parce qu’il le vaut bien. Et puis allez voir ces deux jeunes gens en concert s’ils jouent vers chez vous, vous ne le regretterez certainement pas.

* donc écoutons de la musique toujours comme si c'était la première fois, les souvenirs cuisants sont parfois les meilleurs


vendredi 29 janvier 2010

Antoine Chessex - Arnaud Rivière / split 7'























Un disque parfaitement inutile mais idéal pour épater ses amis (ou se débarrasser d’eux alors qu’ils s’éternisent à la maison et risquent de piller définitivement toute la réserve de gnôle prévue pour la semaine). Un joli 7 pouces sorti par un tout nouveau label, Le Petit Mignon – oui c’est bien le nom du label, je ne vous explique pas le nombre de trucs rigolos que l’on peut trouver lorsque on le tape dans son moteur de recherche préféré mais on finit rapidement par tomber sur le site officiel d’un magasin de disque berlinois qui fait aussi galerie d’art et qui se lance donc dans la production de disques.
L’artwork, avec ces êtres mi-femme mi-homme à têtes de chien qui se bouffent mutuellement et/ou se lèchent le cul/la chatte/la bite a un fort côté hérité du Dernier Cri mais c’est Mounir Jatoum qui a ainsi laissé libre cours à son imagination. L’impression de la pochette qui se déplie en grand a été assurée par La Commissure et il y a plein d’autres choses à aller regarder par . Les ronds centraux de la galette ne sont pas mal non plus en offrant une leçon de maquillage : la bouche pour la face Antoine Chessex, les ongles de pied pour Arnaud Rivière. Le vinyle est transparent et ce single a été tiré à trois cents exemplaires numérotés (le numéro, écrit en chiffres romains, apparaît sur la pochette intérieure).
La bouche. Celle dont se sert Antoine Chessex pour souffler dans son saxophone. Ce musicien suisse réfugié artistique à Berlin – parait il l’une des dernières grandes villes/capitales européennes où on peut encore prétendre ne rien faire de lucratif sans totalement mourir de faim – est membre de Monno, un combo bruitiste/noise-doom parmi les plus intéressants du moment. On a déjà parlé d’Antoine Chessex à propos de Terra Incognita. Les remarques concernant sa musique sont ici à peu près les mêmes mais – et c’est un très gros mais – le format court convient nettement plus au déluge harsch et borbetomagusien de Chessex, seulement quatre minutes de lacérations de tympans et de destruction musicale à grands coups de stridences de saxophone suramplifié c’est parfait et finalement de bon goût.
Les doigts de pieds. Ceux avec lesquels Arnaud Rivière joue du pousse-disques. De lui aussi on a déjà parlé lorsque il a joué avec Sun Plexus pour les deux ans du Sonic en Avril 2008. Sa musique est encore plus extrême et chaotique que celle de Chessex. Cet ancien batteur reconverti dans le happening bruitiste aime jeter les sons comme on frappe une cymbale. Il s’y prend très bien en maltraitant à souhait des vieux vinyles sur un pick up sans âge et agrémenté de pièces métalliques diverses (ressors, etc), un spectacle horrible pour tout collectionneur de disques. Vous pouvez remisez votre fétichisme et votre culte de l’objet au placard, Arnaud Rivière, clown et éboueur, n’est pas là pour le plaisir d’une passion vintage, il est là pour tout (fra)casser, ce qu’il réussit parfaitement, à faire passer Christian Marclay pour David Guetta. Là aussi le format court est parfait pour ce genre de démonstration sans lendemain. En résumé, ce 45 tours est un bel écrin pour des pratiques qui sont justement censées le mettre à mal. L’anti-musique ne s’est jamais aussi bien portée et c’est délicieusement paradoxal.


jeudi 28 janvier 2010

Phill Niblock























Voilà c’est – déjà – le quatrième soir et ce festival d’hiver organisé par le Sonic aura passé bien trop vite. C’est le dernier soir mais pour dire toute la vérité c’est celui que j’attends avec le plus d’impatience et de curiosité : ce n’est pas tous les jours que Phill Niblock passe par chez vous et en l’occurrence cela risque bien d’être la dernière fois vu l’âge déjà avancé (76 ans) de ce vénérable patriarche à barbe blanche de la musique minimaliste. Laissez tomber Reich et consorts, ces académiciens du répétitif et du minimalisme, laissez également tomber tous les faiseurs de drone à la chaîne et écoutez Phill Niblock, authentique génie musical et (pour une fois) artiste total. Ce n’est vraiment pas usurpé.
Comme pour le soir précédent la population du Sonic se mélange entre les habitués, les poivrots, les stéphanois, les grenoblois, les curieux, les connaisseurs de Niblock et quelques filles délurées. Finalement l’audience est tout à fait honorable alors que l’on pouvait franchement craindre le pire. Un premier motif de satisfaction. Le programme est divisé en deux parties : d’abord Pierce Warnecke aka Transitoire puis Phill Niblock, avec ou sans l’adjonction de Warnecke.























Transitoire a donc la très lourde tâche de commencer. Il n’y a absolument rien de déshonorant dans la musique de ce jeune homme, bien au contraire, mais l’effet d’abord l’élève puis le maître risque fort de jouer totalement contre lui. La première partie de son concert est donc une diffusion – ça veut dire qu’il pousse le bouton ON de sa bécane et que ça fonctionne tout seul, comme lorsque tu écoutes un disque à la maison dans ton salon douillet sauf que là la sono du Sonic a de quoi te rendre complètement sourd. Derrière sur un grand écran des images d’ouvriers dans une scierie en Malaisie (?) et des images de ce qui pourrait bien être une procession funéraire (en tous les cas il y a du religieux là dedans) sont diffusées, opérant d’abord un certain contraste avec la musique puis là rejoignant – je pense à la séquence du train – dans une certaine impression de malaise intemporel et de vide poétique.
La seconde partie du concert de Transitoire consiste elle en une manipulation en direct et par ordinateur de sons tirés d’une guitare posée à plat et bidouillée à l’aide de différents éléments perturbateurs, un ebow par exemple (un archet électronique en français), ce petit boitier dont se servent beaucoup trop de guitaristes dits expérimentaux et sans imagination. A l’inverse de ces contemporains Pierce Warnecke s’en sort très bien avec son joujou, il développe des sons loin de toute standardisation numérique (le ebow a ce don très énervant de générer des sons d’une platitude extrême) et fait voyager sa musique au gré d’une imagination fertile.
Peut être un peu trop fertile parce que je finis par trouver le temps long – impression déjà eue sur la première partie mais de façon moindre parce que compensée par les images du film – Transitoire/Pierce Warnecke se relançant lui-même au gré de méandres sonores finissant par trop sentir la caricature. Manque peut être un peu plus de sécheresse dans le propos et/ou d’approfondissement dans les textures de son pour que la musique de Transitoire devienne réellement un objet aux possibilités infinies ne cherchant pas à se regarder lui-même (parce que l’infini c’est le truc recherché par ce genre de musique, non ?).
















Contrairement aux organisateurs du festival qui ont déjà eu cette chance je n’ai encore vu un concert de Phill Niblock. Enfin, voir c’est un bien grand mot si on considère qu’il ne s’y passe rien de visible. Niblock installe sur une petite table placée sur le côté de la salle tout son dispositif de diffusion (un laptop, une mini table de mixage, un verre de vin rouge et encore deux ou trois autres trucs non-identifiés. Il lance ses machines, s’accoude à la table et se tourne vers l’écran toujours placé dans le fond de la scène pour regarder les images qui défilent*. Ces images c’est lui-même qui les a tournées dans les années 50, elles sont parties intégrantes d’un projet appelé The Movement of People Working qui comme son nom l’indique représente principalement des ouvriers agricoles les pieds dans la boue et les mains dans la merde en train d’effectuer des travaux vraiment dur – ou pas, comme cette séquence assez énigmatique où l’on voit des mains fabriquer des fagots de paille de blé parfaitement exécutés en forme de cylindres retenus par du papier journal ou bien cet autre passage avec la machine qui fabrique des longues nouilles de riz. On assiste ainsi à toutes sortes de travaux des champs mais aussi à des scènes de pèche ou à la fabrication de parpaings.
Quel intérêt me direz-vous ? D’abord je trouve ces images très belles dans leur crudité et leur côté primaire. Les cadrages excluent souvent les têtes des personnes filmées, il y a énormément de plans serrés sur des dos, des bras, des épaules, sur l’effort physique tout simplement. La plupart des protagonistes sont des hommes et toutes les images diffusées ce soir au Sonic ont été tournées en Chine.























Ces images qui offrent un contraste saisissant avec la musique de Phill Niblock. Alors qu’elles représentent une réalité dure, tangible, concrète, la musique est elle complètement abstraite. De quels éléments est elle composée ? On sait que Niblock se sert d’enregistrements de musiciens – l’exemple le plus connu c’est la pièce Guitar Too, For Four composée à partir d’accords joués par Rafael Toral, Kevin Drumm, Lee Ranaldo, Alan Licht ou Thuston Moore – pour élaborer des masses sonores souvent énormes qui se superposent, glissent les unes contre les autres, créant des frottements et des décalages harmoniques et donnant vie à une musique aux résonnances proches du recueillement ou de la transe (cela dépend comment on la prend mais le résultat est le même, aboutissant à une sorte de béatitude assourdissante qui n’a rien à voir du tout avec un quelconque effet léthargique néo baba). Décrire l’effet que procure la musique de Niblock est très difficile en cela qu’il relève presque exclusivement de l’expérience, celle du concert/diffusion en l’occurrence et que désormais je me rends bien compte qu’écouter les disques – même s’ils sont excellents – se révèle complètement incomplet.
Le côté terrien de ces images datant de cinquante années confronté au côté spirituel et chamanique de la musique en elle-même continue de soulever un profond émoi. Phill Niblock est a n’en pas douter un magicien des sons, bien au dessus de la mêlée, au-delà des chapelles et des écoles. Inclassable. Peut être tout simplement parce qu’il est autodidacte – sa spécialité d’origine c’est l’image, d’où la diffusion de films pendant ces concerts. Il n’est pas non plus idiotement adulé ni cité en référence par des technomen en bonnet péruvien en mal de référencement artistique et trop conscients qu’ils ne produisent qu’un grand vide. Il n’est pas récupérable et oui il incarne bien une forme de création absolue, une forme au-delà de la perfection parce que ne se cantonnant jamais à ce qu’elle exprime à un moment donné/précis. Une forme sans limites donc non définissable/mesurable/quantifiable/estimable réellement. Le mouvement c’est la vie, la vie c’est le mouvement. Et on est en plein dedans. Tout simplement.

* de temps en temps il boit aussi un gorgeon, vérifie sur son téléphone mobile que personne ne l’a appelé ou semble lutter contre le sommeil

mercredi 27 janvier 2010

Jazz Pression























Vendredi soir et déjà la troisième soirée de ce festival d’hiver organisé par le Sonic. Ce sera également la soirée la plus éclectique des quatre et – étonnamment – la plus fréquentée. Effet festival dans une ville où on s’emmerde et à une période où il n’y a pas grand-chose à foutre ? Je n’ai jamais vu plus de quarante personnes à un concert de Gutbucket mais quelques (vieux) jazzeux sont déjà là, alléchés par l’étiquette made in Brooklyn de ce quartet plutôt électrique. Cela me fait tout doucement rigoler parce qu’avant de pouvoir écouter de la vraie musique civilisée tout le monde va devoir se taper Deborah Kant et le héro local Sheik Anorak, donc deux groupes qui n’ont vraiment rien à voir avec la tête d’affiche en théorie très tendance prout-prout ma chère. En attendant le Sonic se remplit doucement, on se réchauffe comme on peut au bar et on s’engoudronne les alvéoles pulmonaires sur le pont de la péniche tout en racontant des conneries qui font du bien – j’ai toujours aimé entendre les souvenirs des groupes en tournée. Et l’ambiance qui monte doucement mais sûrement.























Ce sont donc les Deborah Kant qui attaquent en premier. Cela fait un petit moment que je n’ai pas assisté à un concert de ces quatre garçons basé du côté de la Loire (et non pas à Lyon comme il est écrit dans cette chronique particulièrement élogieuse du premier album autoproduit du groupe mais je ne renie absolument pas tout ce qui y est écrit). Aussi c’est avec un grand sourire de contentement que je m’approche de la scène alors que la musique commence. Une fois de plus, je ne vais pas y aller par quatre chemins : ils sont jeunes, ils sont beaux, ils font du bruit avec des guitares donc ils ont vraiment tout pour eux – et, précision très utile pour les nuls et les amateurs de jazz, le bassiste porte un t-shirt Goo de Sonic Youth. Je m’attends donc à me prendre d’entrée au travers de la gueule la déflagration sonique tant espérée. Laquelle ne vient pas tout de suite… Les Deborah Kant jouent un peu moins fort qu’auparavant, le batteur applique une certaine retenue et le groupe prend son temps pour installer son premier titre. Il agira également de la sorte avec les suivants, maîtrisant l’exercice difficile du temps.
Si il y a quelque chose qui n’a pas changé, c’est en effet la longueur des compositions qui s’étirent au delà du raisonnable généralement admis par le commun des mortels des groupes de rock (au sens large, le sens défendu par un magazine désormais bien connu, non je ne parle pas de Rock’n’Folk), longueur qui permet au groupe de développer toujours autant son propos qui presque invariablement finit dans le chaos bruitiste – avec le guitariste de droite, celui qui ne chante pas, dans le rôle de l’électron libre.
En affinant ses compositions – je pense surtout à ce titre presque bucolique joué vers la fin, comme si Pavement s’était mis à la country – et en faisant preuve de plus de retenue Deborah Kant ne gagne que plus de pertinence lorsque le groupe se lâche et décide pour mon plus grand plaisir de tout foutre en l’air. J’aimerais bien avoir un nouvel enregistrement d’eux à me mettre entre les oreilles – en échange les gars je vous promets que je ne vous traiterai plus jamais de Lyonnais.























En deuxième c’est Sheik Anorak alias monsieur Franck Gaffer qui joue et c’est assez surprenant de le voir s’installer sur une scène lui qui la plupart du temps joue à même le sol. Je rappelle le principe de la musique de ce garçon pour toutes celles et ceux qui auraient raté les épisodes précédents ou qui n’auraient pas l’immense privilège d’habiter cette bonne vieille cité des Gaules : jouant à la fois de la batterie et de la guitare, Sheik Anorak commence par préparer en direct des boucles qu’il superpose, mélange et alterne à l’envie tout en se lançant derrière la batterie dans des rythmiques toujours très dynamiques. Le résultat n’a rien d’une mélasse expérimentale ou d’une nappe bruitiste à l’usage des amateurs de drone, non, la musique de Sheik Anorak est un mélange très réussi de mélodies évidentes (mais pas du tout niaises) et de stridences bien placées formant une musique instrumentale résolument compacte, avec juste ce qu’il faut de dramatique, riche en rebondissements comme autant de petits cheminements harmoniques qui ne laissent pas indifférent.
Plus le temps passe, plus les concerts se succèdent et plus la musique de Sheik Anorak s’affine, s’éclaircit, s’enrichit, se bonifie. Il me tarde vraiment de pouvoir entendre l’album que mon one man band préféré a prévu de publier bientôt. Egalement dans les cartons de Sheik Anorak un CD + DVD de sa tournée commune au printemps 2009 avec Weasel Walter et Mario Rechtern, que de la bonne freeture et de l’impro foutraque (donc pas grand-chose à voir avec le Sheik Anorak solo). Si j’ai bien tout compris la partie CD comprendra un concert donné à Montaigu par le trio tandis que le DVD reprendra entre autres les images du concert lyonnais à Grrrnd Zero.
Pour en revenir au concert de ce soir, il a également permis de mesurer toute l’étendue des capacités et de la versatilité du multi-instrumentiste puisque la veille c’est bien lui qui tenait la guitare au sein de Neige Morte. Reste à attendre patiemment le grand retour d’Hallux Valgus, un duo entre Sheik Anorak exclusivement à la batterie (et un peu à la voix) et le guitariste de Death To Pigs, pour avoir un panorama quasiment complet des activités musicales actuelles de ce garçon plein d’entrain – un demi-album vinyle des Pieds Qui Puent est prévu courant mars avec une tournée à la clef.
















Gutbucket reste envers et contre tout un groupe sympathique, même lorsque ses albums deviennent moyens, constat qui malheureusement s’applique au petit dernier, A Modest Proposal. Qu’est ce qui ne cloche pas dans Gutbucket alors ? C’est bien simple : ses origines géographiques à aller chercher indéniablement du côté de Brooklyn, son identité jazz + rock (et non pas jazz-rock), le son plutôt irritant du saxophone alto de Ken Thomson – arrêtez de me bassiner avec la grande histoire du jazz écrite à l’alto par Charlie Parker, Eric Dolphy et Ornette Coleman, j’ai toujours préféré le son du ténor – et la guitare bien lisse de Ty Citerman. On rajoute un nouveau batteur au jeu trop binairement plan-plan et on obtient tous les ingrédients pour se taper une séance de jazz gentiment modernisé et raisonnablement virulent.
Mais tout ce qui cloche avec Gutbucket peut aussi être ce qui fait la force du groupe. Ils viennent de Brooklyn et on les soupçonne d’être des bons potes à John Zorn et de jouer au moins deux sets tous les quinze jours à The Stone ? Oui, forcément. Le jazz et le rock ont rarement fait bon ménage ? C’est vrai sauf quand le rock titre le jazz vers le haut, ce qui est visiblement le cas ici (l’inverse, le jazz qui titre le rock vers le haut, est beaucoup plus fréquent : Captain Beefheart, NoMeansNo ou Don Caballero). Le saxophone alto est trop omniprésent ? Oui Ken Thomson est un véritable virtuose qui cependant n’en fait pas des tonnes, son jeu est précis et aiguisé comme il faut. Ty Citerman regarde un peu trop souvent le manche de sa guitare lorsqu’il joue ? Il est également parfaitement capable de partir dans des plans noisy avec petits dérapages incontrôlés et tête-à-queue dans la boue. J’ai par contre toujours du mal avec Adam Gold (le batteur). Et en ce qui concerne le contrebassiste, il joue sur un instrument électrique avec un rack d’effets à rendre jaloux un guitariste de post hardcore mélodramatique. Il taquine et il chatouille son instrument squelettisé avec discrétion et bien entendu il aura droit comme tous les membres de Gutbucket à son solo – une tradition insupportable du jazz parce que considérée comme un passage obligatoire mais ça veut dire quoi obligatoire lorsqu’on joue une musique censée être (semi) improvisée ?
















Le début du set de Gutbucket est plaisant (le groupe joue même Sludge Test en deuxième position) bien que l’on sorte trop peu des sentiers battus par le jazz contemporain et légèrement déviant. Or il faut croire que l’utilisation de la guitare – pourtant elle a un son tout propre – et les incartades extrajazz déplaisent aux vieux barbus et aux jeunes moustachus venus écouter leur musique favorite. On assiste à une désertion du Sonic par tous ces amoureux de l’art, ne restent que des jeunes gens qui ne connaissent vraiment rien à rien, aiment boire de la bière parce que ça aide aussi à écouter de la musique et qui n’hésitent pas à se remuer les fesses, à lever les bras et à gueuler comme de vulgaires punks du week-end (on est vendredi soir je le rappelle).
Plus le public s’échauffe et plus Gutbucket se laisse entraîner vers ses penchants les plus drôles et les plus barrés, oubliant que le jazz répond à des règles que ton grand-père connaissait déjà avant toi, démontrant que la musique est une affaire beaucoup trop sérieuse pour la confier à des musiciens bardés de diplômes d’écoles de musique émérites, que sur scène elle est aussi et surtout une farce et un simulacre. Gutbucket devient alors ce que le groupe devrait toujours être, un groupe de préposés au touche-pipi qui se fait plaisir autrement qu’en se touchant l’instrument pour réciter ses gammes, un groupe de jazz sympathiquement barré même lorsque ses disques deviennent trop moyens. La boucle est bouclée et je peux rentrer chez moi après une dernière bière bien méritée. Le jazz ça me donne toujours soif.