mardi 7 avril 2009

Des jeunes gens post modernes (et saouls)























A nouveau direction la moquette et les chiottes sans lumière du Grrrnd Zero pour un concert du dimanche soir -les meilleurs, ceux qui te donnent l’illusion de prolonger un peu plus le week end, surtout lorsque tu ne bosses pas le lendemain (haha)- avec une affiche partagée par trois groupes totalement inconnus de nos services (même en cherchant bien au fin fond de la poubelle à mp3 ou d’une mémoire souvent déficiente).
Bien qu’arrivé à huit heures et demi tapantes avec cette ponctualité désormais proverbiale, je rate le tout début du concert de Filia Motsa, dynamique duo nancéen batterie et violon, tout absorbé que je suis par une conversation incroyable sur les débuts en concert au Wolnitza et à quinze ans d’un guitariste/batteur local qui depuis a effectué un sacré bout de chemin -au point de se retrouver sur le sampler accompagnant le numéro 302 de The Wire, la bible des hipsters français qui ne savent pas lire l’anglais. Mais trêve de peopleries.

















Filia Motsa. D’emblée la comparaison avec les montréalais d’Hanged Up est évidente (même formation, même genre d’énergie) mais on oublie rapidement ce genre de détail tant l’exécution est prompte et vigoureuse. Le batteur est un sacré animal qui ne ménage pas ses efforts, aussi doué pour les petits roulements qui font chavirer que pour les rythmiques élastiques. La violoniste est tout simplement extraordinaire. Elle possède un son ample, caverneux (j’ai oublié de m’intéresser à ce qu’elle avait comme pédales d’effets) mais aussi chaud et chargé de brillance, gonflé par l’écho mais pas trop, juste ce qu’il faut pour donner suffisamment de profondeur sans affadir les angles.
Inutile de dire que j’aime énormément le violon. Dans Filia Motsa celui-ci se révèle d’une richesse harmonique et d’un entrain maléfique à vous donner envie de vous damner. Quelques mélodies rappellent les incursions folkloriques d’un Tom Cora dynamisant comme plus jamais après le punk chaotique d’un The Ex. Elles rappellent surtout l’univers d’un Fred Frith, plus particulièrement Skeleton Crew (encore un groupe avec Tom Cora). Les deux derniers titres joués sont exactement dans cette veine assez parfaite, entre terroir enflammé et rêverie ascensionnelle. Une bonne découverte.


















Le deuxième groupe s’appelle Mijotron, également de Nancy. On y retrouve le batteur et la violoniste de Filia Mosta auxquels se sont ajoutés un bassiste et un guitariste. On y retrouve également le même genre d’énergie communicative bien que Mijotron joue sur le terrain beaucoup plus casse-gueule des morceaux à rallonge. Les titres sont joyeusement stupides -Bertrand Cantal- et semblent tous avoir un rapport avec la bouffe. C’est le bassiste, bavard et doté d’un humour de fin d’étude, qui y va de ses petits commentaires entre chaque morceaux, remerciant au passage les deux Filia Motsa d’avoir bien voulu accepter d’être le backing band de Mijotron (!).
La musique du quatuor est assez complexe bien que reposant systématiquement sur un entrain et une vivacité jamais démentis avec mélodies chiadées oubliant de tomber dans l’ornière du post rock symphonique à la Godspeed et menée par le bout du nez par cette violoniste décidément incroyable. Derrière la rythmique plante parfaitement le décor. Chacun y va également de son importance mélodique, la basse est loin d’être en reste, sinuant bien au-delà des frontières du rôle moteur auquel elle est habituellement cantonnée tout en conservant ce rôle fédérateur qui est le sien dans 90 % des groupes rock (hum).
Il n’y a que la guitare qui me gène un peu, plus précisément le son de la guitare, pas assez incisif, trop mou et trop propre, parfois trop accentuée vers le lyrique, trop prog (?). De même les passages ralentis systématiquement alternés avec des envolées massives ou des mélodies à tiroirs rappellent trop des territoires musicaux sur lesquels la seule chasse autorisée et possible est le ball-trap avec galettes de vinyl comme cibles mouvantes. C’est dommage parce que lorsque Mijotron arrive à se décomplexer et à se lâcher un peu plus, la musique du groupe devient tout de suite bien plus passionnante. En résumé : plus de punk et moins d’intentions trop explicitement avouées ce serait pas mal.

















Si j’avais écouté la musique des suédois de Tar... Feathers avant d’assister à ce concert, je ne me serais sûrement pas déplacé. Mais, justement, je n’ai pas écouté. L’installation du groupe est quelque peu intrigante : outre une guitare et une basse, on trouve un clavier et une batterie incomplète disposée étrangement. Pas de grosse caisse et une pédale charley orientée vers l’extérieur. Les percussions sont partagées entre un batteur (qui ne fait pas grand-chose mis à part s’occuper de la caisse claire et de deux cymbales) et le claviériste qui tapote la pédale et les mêmes cymbales que son petit camarade en alternance avec son synthé -en clair cela donne ça.
Le son du synthé parlons-en, il évoque la période bontempi de Depeche Mode -ou si on préfère Erasure- tandis que la guitare n’est elle par très éloignée de celle de Robert Smith à la première période des Cure. Tar… Feathers est un groupe gentiment revivaliste, emmené par un chanteur/guitariste tout en blonditude et à moustaches. Un groupe de jeunes gens post modernes comme il en pullule actuellement et qui pratique une new wave rétrograde essayant d’être dansante. Pour le côté dansant c’est réussi à plusieurs reprises quoique l’on peut réellement se demander pourquoi il y a un gugusse chargé presque exclusivement de s’occuper de la charley et incapable d’en tirer ce petit contretemps qui donne toujours envie de se déhancher. L’absence de grosse caisse peut également paraître préjudiciable au groove, heureusement que le bassiste allonge des lignes impeccables, il est au passage le seul musicien assurant un tant soit peu au sein de Tar… Feathers.






















Pire, le groupe fait des pains à profusion, frisant la cacophonie et cela fait bien rire tout le monde, il faut dire que nos quatre suédois sont particulièrement bourrés. Tellement bourrés qu’ils sont également complètement décomplexés et qu’ils jouent à l’arrache leurs hymnes désabusés et drolatiques. Une grosse partie du public est partie en courant, celles et ceux qui sont restés sont des fans acharnés ou alors aussi raides que les membres du groupe. Je ris jaune devant tout ce gaspillage, nul est le mot qui me revient systématiquement à l’esprit. Vraiment nul. Nul et pourtant singulièrement fascinant, pour une raison que j’ignore et qui m’échappe, peut être cette incroyable capacité à tout faire foirer et à s’en foutre royalement comme si rien ne comptait, comme si rien n’étais important. Danse la décadence.
Je m’éloigne gentiment et poliment sans pour autant me résoudre à partir du Grrrnd Zero. Toujours cet attrait pour la lose. J’entends donc toutes les blagues de chanteur de Tar… Feathers, j’entends toutes les apostrophes de ce qui reste d’un public gonflé à bloc et j’assiste à la déliquescence finale en forme de ruée vers le bar. En partant j’entends quelques notes de guitares et quelques battements effrénés qui me redonnent des couleurs, SoCRaTeS répète au milieu de la nuit un peu plus loin dans les mêmes locaux. Cela me suffit pour comprendre toute la différence entre ce que j’aime et ce que je n’aime pas.

vendredi 3 avril 2009

A Storm Of Light & Nadja / Primitive North




















Voici l’objet le plus hype du printemps : un double split album réunissant A Storm Of Light et mes chéris de Nadja dont nous n’avons pas parlé depuis beaucoup trop longtemps -quelle honte. Primitive North contient donc deux galettes fondues dans un plastique épais de couleur marron foncé et marron clair/rouge auxquelles est joint un CD bonus qui contient lui l’intégralité des deux disques précités. Cette parution soignée et prestigieuse est l’œuvre du label Robotic Empire qui nous a déjà habitués à de tels exploits (en remportant entre autres la palme du plus beau disque de 2008 avec le Meanderthal de Torche).
L’artwork de la pochette gatefold laisse cependant un peu dubitatif. Dans le meilleur des cas et sans faire preuve de trop de mauvaise foi, on pourrait affirmer qu’il est digne d’une peinture de carrosserie pour tracteurs de poids lourds réalisée de main de maître et à l’aérographe par un ami indien peu scrupuleux question bon goût. Si on est vraiment allergique et méchant cette fresque écolo-gothico-polaire imaginée par Josh Graham et intitulée The River Of Time pourrait juste être qualifiée de rip-off nauséabond des pochettes de disques de groupes de prog 70’s et 80’s (Asia par exemple, quoique ce groupe donnait plutôt dans le dragon des mers ou le jardin d'eden baba futuriste). Cet artwork n’est cependant pas totalement laid. Il est simplement d’une froideur abominable, suinte le job à l’ordinateur et renvoie à toute la débauche technologique dont nous abreuve le cinéma à grand spectacle actuel : multitude des détails, saturations des effets, surabondance des volumes et violence des contrastes mais aucune, absolument aucune poésie (ce que semblait pourtant sous entendre le titre de l’œuvre).
Mais le plus important, c’est bien la musique n’est ce pas ? Le premier disque débute par deux titres d’A Storm Of Light, Brother et Sister. A Storm Of Light c’est également le groupe de Josh Graham (oui, toujours le même) plus connu pour ses activités visuelles et graphiques au sein de Neurosis et membre de Battle Of Mice et ex Red Sparrows. Le doom mélancolique et tristounet du groupe (rien que le sifflement du vent en intro…) est imbuvable. Lenteur crépusculaire, chant ultra faux de mort-vivant spécial école des fans gothiques sur les passages en voix claire -en général on s’en fout qu’un type chante faux, du moment qu’il ne se prenne pas au sérieux or là c’est exactement le cas contraire : les lignes de chant puent la prétention et la préciosité. Une liste de très gros défauts à laquelle il faut rajouter une inspiration zéro question musique. Plus d’un passage de Brother et de Sister fait penser à du My Dying Bride mais en beaucoup moins bien (c’est dire…) et on s’ennuie face à tant de pathos et de dégoulinade. Le plus triste c’est que Vinny Signorelli -Of Cabbages And Kings, Unsane, Swans, Foetus, etc- a participé à cet enregistrement, mais qu’est il donc allé faire dans cette galère ?
On retourne le disque pour se retrouver en compagnie de Nadja. Avec I Make From Your Eyes The Sun, le duo nous refait le coup de la longue intro planante (option piano) avant l’arrivée des guitares métalliques mais vaporeuses et du final répétitif jusqu’à l’étourdissement. Contrairement à Josh Graham, Aidan Baker sait qu’il chante comme un pied et qu’il n’a pas de voix -ce qui n’empêchera pas Nadja de publier When I See the Sun Always Shines on TV, un album de reprises, le 28 avril prochain sur The End records- aussi il prend bien soin de noyer celle-ci sous un monceau d’effets, le même traitement qu’il fait subir à ses nappes de guitares et qui a valu à son groupe cette appellation de metal shoegaze. Lorsque guitares et rythmiques se mettent en mode compression absolue sur les douze ou treize dernières minutes de I Make From Your Eyes The Sun, on retrouve instantanément l’attrait lysergique et enveloppant de la musique de Nadja -voilà assurément l’un des meilleurs titres du groupe.
On change de disque pour écouter la troisième face de Primitive North. Celle-ci débute par un remix du Brother d’A Storm Of Light par Nadja. Fort intelligemment les canadiens ont opté pour la version instrumentale en squeezant le chant de Graham et en privilégiant le tout guitare -merci ! En accentuant sur le côté grésillant, la saturation des six cordes gagne un supplément d’âme bienvenu. La rythmique s’intensifie elle aussi, allant jusqu’à flirter avec la lourdeur swanesque. La musique d’A Storm Of Light devient plus familière, certes toujours aussi peu originale mais finalement ça passe. Désolé Josh mais il vaudrait mieux pour toi -et pour nous- que tu fermes ta gueule définitivement. L’autre titre de cette troisième face est logiquement un remix de Nadja par A Storm Of Light et c’est à nouveau une bonne surprise avec cette version ralentie menée par une basse distincte et limite dub. Plein de petits bruitages indus agrémentent le tout et le tour est joué malgré le maniérisme plus sombre que moi tu meurs.
Reste la quatrième face de ce double LP. Celle-ci est complètement vierge de sillon mais est gravée d’un dessin représentant une montagne entourée de zigouigouis mi tribaux mi végétaux avec cette phrase : The river of time swallows us. Un peu dur à avaler quand même.

jeudi 2 avril 2009

Hey! Tonal


Vous détestez Kevin Shea ? Ça tombe bien, moi aussi. Bien sûr je ne parle pas de la personne mais du musicien : j’attends toujours d’assister à un bon concert de Talibam! et je ne parle même pas de Get The People (inintéressant sur disque, déjà un peu mieux sur scène). Désormais il faut aussi que je me fasse violence pour déguster les enregistrements de Storm And Stress de peur d’y retrouver trop de ce jeu de batterie qui me hérisse le poil et me tanne le cortex. Non pas qu’écouter Kevin Shea dans la position du gros pépère avachi dans son salon soit une mauvaise expérience en soi mais l’avoir vu jouer (plusieurs fois) en live me fait toujours me poser les mêmes questions -ce type sait il ce qu’il joue ? est ce qu’il entend l’autre type qui joue à côté de lui ?- et m’amène invariablement à la même réponse : non. Ceci dit j’ai un peu le même problème avec Zach Hill (de Hella). Il y a toujours quelque chose qui me gène avec ces musiciens qui allient déconnade du barouf et musique savante, il y a toujours un truc qui ne colle pas entre la décontraction du branleur et le musicien qui assure sa race (exceptions notoires : Lightning Bolt, Pneu… liste non exhaustive). Passons.
Lorsque le premier album de Hey! Tonal a débarqué j’ai donc eu un peu peur. Kevin Shea y joue de la batterie. On y retrouve également Mitch Cheney -ex Rumah Sakit, ex Sweep The Leg Johnny mais également cofondateur d’African Tape, le label responsable de la sortie de ce disque de Hey! Tonal et dont on a déjà parlé il y a peu à l’occasion de la parution de Oh My Satan, le deuxième album de Passe Montagne. Quant aux trois autres musiciens qui jouent sur ce disque sans titre, je n’en connais aucun -Dave Davison, Alan Mills et Theo Katsaounis- et ne sais vraiment rien d’eux ou n’apprécie pas forcément leurs autres groupes (Joan Of Arc…).




















Cinq musiciens suffisent ils à former un groupe ? Assurément oui, c’est même plus que nécessaire. Pourtant Hey! Tonal n’est pas vraiment un groupe à proprement parler pas plus que ce premier enregistrement n’en est réellement un au sens classique du terme. On parle bien de musique là mais il faut préciser que nos cinq garçons habitent à des (milliers de) kilomètres les uns des autres et que tout le processus d’enregistrement s’est fait à distance, de façon parcellaire par échanges de fichiers informatiques de données et ce sont Mitch Cheney et Alan Mills qui ont mélangé tout ça dans leur shaker, assemblé le bordel et mixé pour un résultat disons le tout de suite étonnant et très réussi. Un vrai disque de studio ou plutôt un disque de laboratoire avec fécondation in vitro en guise de processus et ordinateur comme couveuse. Et c’est là le coup de génie de Hey! Tonal : avoir su créer artificiellement une musique qui se tient et qui surtout tient l’auditeur en haleine.
La principale réussite de l’album c’est surtout d’avoir su utiliser Kevin Shea (encore lui !) à bon escient. C’est lui qui a été enregistré en premier, ses battements ont servi de base à tous les autres musiciens -ce qui n’est pas sans une certaine logique et c’est même une démarche au final assez classique pour un enregistrement- et Mitch Cheney a réussi à magnifier son jeu façon free jazz break beat (et un peu casse-couilles) en une forme de boite à rythmes mi humaine mi robotique, à la fois compulsive et infaillible, chaotique et métronomique.
Ce que l’on entend sur ce disque sans titre est assez indescriptible (tu perds ton temps, cette chronique ne sert vraiment à rien, arrête-toi tout de suite de la lire) parce que bien trop riche au niveau sonore pour arriver à faire le tour de la question en deux ou trois formules bien torchées. Disons qu’il y a du math rock là dedans, du free foxtrot, du post jazz et du neo prog, du paso doble atomique… c’est beau les étiquettes, hein ? Cette musique est -cela me fait mal de l’admettre- à l’image du jeu de Kevin Shea, crépitant sans cesse de mille petites étincelles soniques. Par instant cela fait un peu le même bruit que lorsque on verse quelques gouttes d’eau froide sur une poêle à frire chauffée à blanc. Et les textures de guitares -parce qu’il vaut mieux parler ici de textures que de riffs, le traitement des six codes frisant même parfois la bidouille électronique- vont dans le même sens, celui de micro explosions délurées comme s’éparpillant dans un espace clos, rebondissant les unes contre les autres dans un flipper multidimensionnel pour revenir former un tout, protéiforme, éphémère, insaisissable mais passionnant. Foisonnement des détails et complétude taillée dans la masse. L’écoute au casque de ce disque est proprement vertigineuse et malgré l’ébullition perpétuelle de sa musique, Hey! Tonal installe une ivresse proche du bercement.
Mention spéciale au tout premier titre, If Flash Gordon Was A SK8R, et surtout à son final avec un peu de voix et quelques notes de trompette, à vrai dire l’un des rares moments du disque où Hey! Tonal n’est pas en mode essorage mille tours minute : il y a une douce tension qui plane à ce moment précis, presque de la poésie en suspens et je n’ai pas pu alors m’empêcher de penser au meilleur de Cheer Accident, le groupe de Thymme Jones, qui est peut être la seule chose à laquelle Hey! Tonal pourrait être un peu comparé.

mardi 31 mars 2009

Kiss my jazz (again)























Autant le mois de février a été chargé en concerts de toutes sortes, autant celui de mars s’est révélé être un vrai désert : rien à se mettre sous la dent depuis celui de KK Null en début de mois, rien de rien mais soyons honnête pour une fois, j’ai fait quelques impasses telles que Cult Of Luna à l’Epicerie Moderne ou Frustration au Ninkasi… je comptais bien lire quelque part des reports passionnés et en bonne et due forme mais apparemment je ne suis pas le seul à être flémard ou à travailler le week end, ce qui contrairement aux apparences n’est pas forcément incompatible. Tant pis pour la grosse cavalerie, le post hard core et le neo post punk variétal. Je continuerai à aller voir des concerts de merde dans des lieux pourris (mais avec ce supplément d’âme nécessaire et bénéfique).
Dernière chance pour se rattraper un petit peu et oublier trois semaine d’abstinence : prendre ce dimanche soir la direction du Grrrnd Zero à Gerland pour assister à un concert Gaffer records. Petite déconvenue, le duo de musiciens norvégiens formé du batteur Dag Erik Knedal Andersen et du guitariste Stian Westerhus ne jouera pas, nos deux improvisateurs ont eu trop d’annulations de dates dans leur tournée européenne et donc trop de trous à reboucher pour ne pas y laisser des plumes, la décision la plus logique et la plus sage pour eux a été de tout annuler. Dommage mais il n’y a pas d’omelette sans casser d’œufs.


















Le premier groupe à jouer ce soir c’est Kandinsky, enfin plutôt de groupe on devrait parler de collectif puisque Kandinsky se veut à géométrie variable. Par rapport à la fois précédente ces jeunes gens ne sont que quatre, ils ont en route perdu le clavier fou de Fat 32. De même la formation à deux (guitare et batterie) semble avoir été définitivement oubliée. Le principe est par contre toujours le même : on joue, on improvise, on fait du barouf et on voit ce qui se passe. Cette méthode expéditive peut aussi bien porter ses fruits que tourner lamentablement à vide.
Seul point de départ, seul indice de la connivence souhaitée entre les quatre musiciens : démarrer par une rythmique répétitive et tribale qui ira en s’accentuant tout du long -un peu dans la lignée d’un Faust. Alors qu’ils avaient prévu de répéter dans l’après midi (chose qu’ils n’ont évidemment pas faite, on est punk ou on ne l’est pas), les deux bidouilleurs, le bassiste et le batteur s’entendent rapidement à merveille, dépliant une longue impro bruitiste mais captivante -c’est l’effet Werner Diermaier ?- où chacun trouve sa place, définit son propre espace sans empiéter sur celui du voisin mais au contraire le complétant, l’enrichissant toujours plus. Résultat, le set de Kandinsky tourne à l’incantation, à la danse des esprits et le pire c’est que le groupe nous fera le coup deux fois pendant le concert.
Je me demande toujours aussi par quelque miracle de bricolage le spécialiste es pipo-bimbo (pas le suceur de micro, l’autre) est arrivé à sortir des sons à la fois aussi virulents et aussi chauds de tout son attirail posé sur une table, parvenant presque à imiter un instrument à vent en colère. Ces deux là (les deux bidouilleurs) partiront d’ailleurs dans une échappée en solitaire plutôt réussie et concluant dignement le set alors que l’on sentait le bassiste et le batteur prêts à repartir au quart de tour pour en découdre dans un grand bordel final et nous refaire une troisième fois le coup de l’ascenseur. Ce ne sera donc pas le cas mais mine de rien presque une heure vient de s’écouler à la vitesse d’un éclair…























Les norvégiens ne sont pas là mais il reste une curiosité : RYR, un trio free jazz (pour faire simple) issu du collectif Grolektif (haha). Jamais entendu parler de ces jeunes gens, jamais entendu parler non plus de cette association de jazzmen hyperactifs et débordants de vie. RYR est l’acronyme formé par la première lettre des prénoms de chaque musicien : R pour Rodolphe Loubatière (batterie et objets divers), Y pour Yoann Durant (saxophones alto et soprano, nez de clown et sac à bordel) et R comme Romain Dugelay (saxophones baryton et alto).
Le free joué par ces trois musiciens est étonnamment varié et ludique. Après un bref éclat, le trio commence vraiment par des bruits de tuyaux, des jeux sur le souffle, des petits bruits de percussions en utilisant uniquement les clefs des saxophones dans une démarche assez proche de celle de Greg Kelley et Bhob Rainey -c’est quand même plus facile à prononcer que Nmperign- et allant jusqu’aux limites du silence, de l’attente et de la tension. Musique captivante et drôle à la fois, posée mais énergique, virtuose mais directe.























Aussi lorsque les battements s’accélèrent, lorsque les saxophones se mettent à hurler, on n’y croit tout d’abord pas, déjà trop habitué à la précédente démarche d’effacement. Mais le groupe ne s’arrête pas là, optant par un virage à 90° pour une tournure à nouveau plus bruitiste de sa musique, le batteur qui gratouille sa caisse claire avec une cymbale, le saxophoniste de droite (alto et soprano donc) déversant d’un vieux sac en cuir quantité d’objets incongrus mais générateurs de bruit -sac en plastique qu’il froisse, poêle à frire, bouts de métal et une longue chaîne qu’il déroule lentement- ou jouant avec un tube d’alimentation d’eau pour machine à laver.
Là où RYR réussit pleinement, c’est en recyclant quelques vieilles techniques déjà bien connues pour ne pas dire usées avec un enthousiasme et une fraîcheur que l’on penserait d’ordinaire réservés à un vulgaire groupe de rock. Mais RYR est un groupe de free jazz et de musique improvisée. Disons que le trio arrive à jouer avec une décontraction totale et très assumée tout en assurant une vision franche et claire de sa musique. J’imagine même que si je les revoyais dès demain, leur set serait totalement différent alors qu’ils joueraient exactement la même musique.
Pour finir, le disque que le trio a publié (c’est même son premier) et dont l’enregistrement date déjà de plus d’une année est plus classiquement free -pas de bruits de bouches ou de cliquetis de clefs de saxophones- mais pas moins intéressant et pas moins passionnant. Plus proche d’un certain soucis harmonique bien que toujours traversé par des fulgurances free, on pense parfois à Tim Berne et à sa série d’albums publiés sur son propre label Screwgun records dans les années 90. On en reparlera à l’occasion.

vendredi 27 mars 2009

Godflesh / Songs Of Love And Hate


Tous les fans de Justin Broadrick semblent s’être mis d’accord pour prier en même temps et demander avec ferveur à ce grand échalas britannique de mettre la pédale douce concernant la surproduction chronique dont il nous gave depuis trop longtemps avec son principal projet actuel, Jesu. La preuve que trop de musique peut tuer la musique, ce à quoi on pourrait également objecter que publier ses chutes de studio, ses démos et autres fonds de tiroirs n’a justement rien à voir avec la musique. La bonne nouvelle c’est qu’il semble bien que Justin ait écouté ses fans, voilà bien deux (trois ?) mois qu’il n’a rien publié, sous un nom ou sous un autre.
La passion et l’engouement générés par le bonhomme trouvent leur origine dans le passé glorieux de ce créateur visionnaire, en un mot Godflesh, groupe post industriel ayant réussi ce coup de génie consistant à mélanger guitares metal et boite à rythmes mécaniques (pour résumer simplement). Ce qui est amusant avec ce groupe dissout aux alentours de 2002, c’est que chacun a son album fétiche -il y en a même pour porter au pinacle Us And Them (1999)- alors qu’il est difficile d’en choisir un pour des raisons objectives parmi la discographie raisonnablement fournie du groupe. Un seul critère : l’affect, le sentiment. Eventuellement le souvenir. Ici ce sont Street Cleaner (1989, album fondateur s’il en est), Pure (1992, au formalisme aride) et Songs Of Love And Hate (1996) qui se partage les faveurs d’un classement forcément limitatif. Au moins ces trois albums -auxquels on peut rajouter les balises que sont le premier LP sans titre (1988) et le EP Messiah (2000)- sont des repères importants marquant un état significatif de la musique de Godflesh. Les autres albums découlent de ces trois là, théorie c’est vrai remise en question par l’étrange, démesuré et bancal Selfless (1996).




















Earache -label ô combien important dans les années 90 et qui connaît désormais toutes les difficultés rencontrées par les maisons de disques- a réédité en février dernier Songs Of Love And Hate, album réputé indisponible depuis quelques années (quoiqu’en cherchant bien…). Plus précisément cette réédition comprend l’album original, son alter ego Songs Of Love And Hate In Dub originellement publié en 1997 et proposant l’intégralité ou presque du disque dans des versions remixées par le groupe lui-même ainsi qu’une troisième galette, un DVD avec cinq video clips dessus, parait il les cinq vidéos jamais tournées par/pour Godflesh, le genre de bonus que personne ne regarde mais c’est quand même gentil d’y avoir pensé.
Earache ne s’est pas trop foulé pour l’emballage : un fourreau comprenant deux boîtiers CD en plastoc. Les visuels d’origine ont été conservés, la photo de Songs Of Love And Hate est seulement un peu plus violette et légèrement retaillée donc on ne devine presque plus le drapeau américain en bas à gauche. Un peu plus d’efforts de présentation auraient été les bienvenus, d’autant plus que le label a déjà prouvé avec les rééditions des albums de Carcass qu’il savait faire du bon boulot.
Les enregistrements n’ont pas été remasterisés -ils sonnent comme il y a dix ans- et il n’y a aucun titre bonus. La version initiale de Songs Of Love And Hate durait 57 minutes, la nouvelle en fait 60 mais c’est uniquement du à une piste silencieuse placé au début de celle-ci (un ghost track qui ne sert à rien et qui est accessible en appuyant sur la touche reward du lecteur). Tout cela étant proposé à un prix raisonnable -trois disques pour au maximum le prix d’un seul- ce bundle Songs Of Love And Hate est une belle opportunité à saisir.
Les enregistrements en eux-mêmes n’ont pas bougé d’un iota. Songs Of Love And Hate reste et restera l’album le plus accessible de Godflesh avec sa production testostéronée et ses mélodies évidentes, le point culminant de cette optique que certains qualifieraient de commerciale étant atteint avec Frail (un brin gothique) et le presque nonchalant Almost Heaven, tous deux clôturant l’album. Sinon cet album affirmait avec des titres tels que Hunter ou Circle Of Shit l’intérêt que portait Broadrick à l’époque pour les rythmes hip hop, breakcore ou jungle -voir aussi son travail contemporain avec Techno Animal et Ice- tout en mettant en avant un sens de l’efficacité binaire bien envoyé (Sterile Prophet). Précision d’importance, ce disque a été enregistré avec l’aide d’un batteur en plus des machines et cela s’entend. Seules constantes : l’énorme basse de G.C. Green et le fait que mis à part le plutôt fade Gift From Heaven, Songs Of Love And Hate est une formidable collection de hits.
Si on n’a toujours pas compris que Broadrick était aussi un enfant de l’électro -dans sa version la plus musclée et bien évidemment teintée d’indus- Songs Of Love And Hate In Dub est là pour enfoncer le clou. Tous les titres de l’album d’origine sont ici remixés (sauf Hunter), certains le sont deux fois et il y a un excellent pseudo inédit -Domain- qui est plutôt une version très différente parce que presque apaisé de Angel Domain. Le problème est que cet exercice est trop long, les nouvelles versions proposées s’éternisent, l’intérêt s’amenuise au fur et à mesure que les titres passent. Il y a bien quelques perles comme la version originale de Sterile Prophet ou le premier remix de Gift From Heaven. Le reste est indigeste et on touche même le fond avec le deuxième remix de Gift From Heaven (oui, encore…) fort heureusement placé en fin de disque.

jeudi 26 mars 2009

Wino / A Bottle Of Pills With A Bullet Chaser





















Le groupe disparu, oublié, retrouvé par hasard et compilé en bonne et due forme, on nous l’a déjà fait plus d’une fois. Je t’en foutrais moi, du génie à chaque coin de rue. Putains d’amerloques. Cette fois ci c’est Temporary Residence qui a ouvert la boite de Pandore avec la publication d’un double CD bourré jusqu’à la gueule de tous les titres jamais enregistrés par Wino, obscur combo de Louisville, Kentucky. Le label nous vante les mérites d’un groupe essentiel de cette bourgade de bouseux attardés et qui aurait par la suite influencé plus d’un groupe originaire du même endroit -derniers exemples en date : Coliseum ou Young Widows. Lorsqu’on sait que des trucs aussi essentiels que Rodan et Slint viennent justement de Louisville et qu’ils ont précisément précédé Wino de quelques années, on est dans l’obligation de lever une oreille attentive sur ce cas suspect. Car le coup du chaînon manquant, on nous l’a déjà fait aussi de trop nombreuses fois.
A Bottle Of Pills With A Bullet Chaser est un joli digipak de deux disques. La différence entre les deux rondelles c’est le bassiste qui a changé entre les débuts du groupe (1994) et sa mort prématurée (1998). Pour le reste, difficile de s’y retrouver. Il y aurait un album entier là dedans. Une bonne poignée de singles aussi. Mais il n’y a aucun détail discographique dans le livret car il n’y a pas de livret. A toi donc de te démerder et de prendre cette musique comme elle vient. Ce qui est une option fort judicieuse de la part de Temporary Residence. Pour une fois qu’intelligence de la conception et économie sur les coûts de fabrication d’un disque font bon ménage, il ne fallait manquer de le signaler.
Une méthode pertinente donc. Parce qu’à l’intérieur c’est le bordel. Dutch Oven (le premier titre) est une courte salve de punk rock fleur bleue ? Oui. Yam Hand aurait mérité de figurer sur le premier album d’Unsane ? Aussi. On en est donc seulement au troisième titre que Wino nous fait déjà une démonstration de grand écart. Et ce n’est fini, le groupe s’offrant le luxe de titiller à peu près tous les genres de musiques à guitares en cours du côté de la scène indépendante US (metal mis à part). La plupart du temps c’est extrêmement réussi -sauf Eon, ersatz electro à la fin du premier CD- bien qu’un peu fatigant… non ce double CD n’est pas une compilation avec plusieurs groupes.
Il y a vraiment de quoi rester perplexe à l’écoute de A Bottle Of Pills With A Bullet Chaser. Perplexe parce que forcément enthousiaste. Wino méritait bien cet hommage posthume. La singularité de ce groupe aux cent visages (sans visage ?) valait bien cet éclairage nouveau. Ce n’est pas tous les jours que l’on découvre un groupe qui a le cul entre plusieurs chaises et qui fonctionne parfaitement ainsi. Quant à l’influence de Wino sur la scène de Louisville post 1998, on laissera ça aux historiens. Et pour savoir ce que sont devenus les quatre ou cinq losers qui jouaient dans le groupe, il suffit d’aller faire un tour par ici, petite visite qui permet également d’avoir après coup plus de détails discographiques sur ce groupe fossilisé au siècle dernier.