lundi 6 août 2012

White Suns / Sinews




Avec Waking In The Reservoir,  un premier et excellent album paru sur ugEXPLODE en 2011, les WHITE SUNS de Brooklyn avaient fait une très grosse impression. Impression directement et inévitablement balayée par ce deuxième album, Sinews, encore plus implacable, perturbant et cauchemardesque. Paradoxalement Sinews est peut-être moins excessif et moins fou-foutraque que Waking In The Reservoir mais il n’en est pas moins violent – je parle de violence ressentie – et ce qui frappe avant tout c’est le côté terriblement froid, méthodique et disons-le calculé de ce nouvel enregistrement.
Mais après tout, on n’en sait rien : peut être que la cohésion destructrice qui parcourt Sinews du début jusqu’à la fin n’est pas si préméditée et planifiée que cela, peut être qu’elle n’est que le fait du hasard et de trois musiciens se trouvant juste pour cette fois au même moment, au même endroit, mus par les mêmes obsessions et surtout déterminés à se les extirper du corps en employant les mêmes moyens – amputation ou lavage de cerveau. Car dans le genre Sinews est un disque aussi complet et cohérent que porteur de mal-être et d’anéantissement. Une parfaite définition « musicale » de la folie claustrophobe. Imaginez-vous enfermés et confinés sans pouvoir bouger ne serait-ce qu’un petit doigt dans un aquarium rempli de n’importe quel liquide plus ou moins trouble ; en plus de ne pas pouvoir vous en échapper vous ne pouvez pas respirer et vous êtes condamnés à regarder au plus près un monde extérieur inaccessible et donc déformé. Sinews impose plus qu’il ne propose et vous ne pouvez pas y échapper.
C’est ce qui fait le plus peur ici, ce sentiment d’impuissance lié à celui que la normalité, celle que l’on se doit d’accepter, est précisément celle du cauchemar auditif, dégueulant de saturation incandescente et de rythmes malfaisants, que nous assènent les White Suns sur les six titres de Sinews. Les êtres difformes et déglingués c’est nous et si nous souffrons c’est parce que nous ne pouvons rien faire d’autre. Le cauchemar tourne au labyrinthe, la douleur à l’enfermement, la violence à la méthode appliquée et Sinews, catalyseur/récepteur de rêves bafoués et de vies laminées, est aussi la seule porte de sortie et la seule échappatoire : une sortie sur nulle-part. Sinews, l’album nihiliste de l’année.

On peut écouter la musique de White Suns – il y a des extraits de tous les enregistrements – en visitant les pages Bandcamp et Soundcloud du groupe. Sinews est publié en vinyle et en CD par Load records.

dimanche 5 août 2012

Sickroom et Africantape s'unissent pour le meilleur




C’est dimanche et on s’emmerde. Alors on écoute attentivement le sampler que Sickroom records et Africantape ont eu la bonne idée de monter en commun pour faire parler d’eux et de leurs prochaines sorties.




On remarquera entre autres un excellent inédit de The Cesarians, un titre du prochain album de Three Second Kiss, un titre de l’album à venir également d’Electric Electric (parution en octobre 2012 avec une tournée dans la foulée) ainsi que d’excellents extraits des albums – déjà parus mais qu’il est toujours bon de (re)découvrir – d’Extra Life, Papier Tigre, Papaye ou Ned.

samedi 4 août 2012

Comme à la télé : Halber Mensch




Merci internet : quelqu’un a eu la très bonne idée d’uploader l’intégralité d’Halber Mensch, un film que le japonais Ishii Gakuryū a réalisé en 1986 autour d’Einstürzende Neubauten. Et surtout un film qui permet de voir de nombreux extraits en concert de la bande à Blixa Bargeld et FM Einheit alors captée à sa meilleure époque. 




Signalons toutefois que ce film a été édité en DVD en 2005 par Potomak (le propre label des Neubauten) avec un plus un CD de la bande-son et des versions assez délirantes et jusque là inédites d’Armenia, Sehnsucht, Abfacklen !, Zerstörte Zelle, Die Zeichnungen Des Patienten O.T. et Der Tod Ist Ein Dandy.

Remarquez bien que sur la jaquette du DVD est écrit « authorized by the band ». En 2005 Cherry Red avait également ressorti Halber Mensch en DVD sous licence Some Bizarre : outre le fait que cette autre édition était de piètre qualité – comme souvent avec Cherry Red – elle avait surtout permis à Stevo Pearce/Some Bizarre de s’en foutre encore plein les poches sur le dos d’Einsturzende Neubauten.

vendredi 3 août 2012

Fire! with Oren Ambarchi / In The Mouth – A Hand




Mats Gustafsson a sans doute plusieurs vies. Et visiblement il bénéficie aussi de tout le temps dont il a besoin pour toutes les mener de front. Fire! est ainsi l’un de ses très nombreux projets, un trio fondé aux côtés de Johan Berthling (principalement à la basse) et de Andreas Werliin (à la batterie). FIRE!* se veut un groupe (disons) plus rock que jazz et principalement axé sur un psychédélisme répétitif et bruyant. La profession de foi du trio parle même de musique contemporaine distordue… ce qui ne veut pas dire grand-chose, avouons-le. Surtout que dans les faits, après écoute de ce In The Mouth – A Hand, la principale étiquette/tarte à la crème qui vient à l’esprit est celle de kraut rock – on rajoutera aussi un peu de jazz électrique tel que Miles Davis avait commencé à la définir sur le séminal In A Silent Way.
In The Mouth – A Hand** est donc le troisième album du groupe après You Liked Me Five Minutes Ago en 2009 et un Unreleased ? publié en 2011 sous le nom de Fire! with Jim O’Rourke. Si ce nouvel album est de loin le disque de Fire! le plus intéressant du lot c’est surtout grâce à la présence d’un autre invité de marque, en l’occurrence l’australien Oren Ambarchi, ici à la guitare électrique. Toutes les conditions sont alors réunies : un guitariste passionnant et inventif jouant plus sur les textures qu’avec des notes***, une section rythmique performante et endurante et, enfin, un Mats Gustafsson dans le rôle du trublion en chef et qui ne joue pas que du saxophone (ténor exclusivement pour ce disque) mais aussi de l’orgue et du Fender Rhodes. Une palette sonore qui recoupe parfaitement les principales aspirations musicales de Fire! et en particulier ce travail au long court sur l’électricité.
In The Mouth – A Hand est composé de trois titres comme autant de longues jams de hippies. Le caractère hypnotique de l’ensemble est certain même si on y perçoit une franche application – une autre façon de dire que ce sont des musiciens de jazz ou des musiciens qui aiment un peu trop s’écouter jouer qui sont ici associés et que cela s’entend : la folie est maitrisée, parfois un peu convenue et surtout elle ne laisse aucune place à une certaine violence extatique, celle dont sait si bien abuser un groupe tel que The Psychic Parmount, par exemple. In The Mouth – A Hand peut donc à la longue paraitre ennuyeux et un peu vain. C’est bien le cas du troisième titre He Wants To Sleep In A Dream (He Keeps In His Head) et ses égarements au Fender Rhodes. Par contre A Man Who Might Have Been Screaming et son attaque en sous-marin avant le déluge électrique puis And The Stories Will Flood Your Satisfaction (With Terror) valent largement le détour, en particulier le premier qui est un modèle du genre et ne souffre pas du syndrome du titre à rallonge qui dure et dure encore dans l’espoir que quelque chose se passe enfin. Il s’agit aussi du titre le plus free jazz de In The Mouth – A Hand, le ténor de Gustafsson y explose d’une beauté hallucinante et ça, ça n’a vraiment pas de prix.

* notez bien au passage tout l’humour contenu dans cette adresse réticulaire : « earthwindand.com »
** In The Mouth – A Hand  est publié en LP et en CD (avec un court titre supplémentaire pas réellement intéressant) par RuneGrammofon
*** de fait ce que joue Oren Ambarchi sur In The Mouth – A Hand est bien plus intéressant que ce que proposait Jim O’Rourke sur Unreleased ?

jeudi 2 août 2012

Circle X / Heartbreaker b/w Look At The People




On vit malgré tout une époque formidable : alors que cette saloperie d’internet permet d’écouter et/ou de télécharger toutes les musiques ayant existé, semant ainsi la confusion totale sous couvert d’un savoir aussi facile qu’instantané et alors que blogs et autres webzines en rajoutent allègrement une couche dans l’omniscience conquérante, il y a encore des malades qui sortent des disques en vrai et en dur et d’autres, beaucoup plus inconscients encore, qui se lancent dans la réédition de vieux disques (presque) oubliés.
Les héros du jour s’appellent Poutre Apparente, label qui vient de rééditer le tout premier single jamais enregistré par CIRCLE X, en 1979. A cette lointaine époque Circle X était encore de l’autre côté de l’Atlantique, à New-York plus précisément et n’avait pas encore atterri de manière complètement surréaliste du côté de Dijon. On retrouve pourtant en face B de ce single la version studio de Look At The People (qui donc figure en live sur Dijon ’79), un titre complètement dans l’air du temps et de la Grosse Pomme, de la no wave pure et dure. Si on a pu écrire à propos des guitares dans Circle X qu’elles étaient complexes, le terme est de fait sûrement mal choisi : on voulait plutôt exprimer l’idée de difficulté en ce sens que se prendre du Circle X était et reste toujours une expérience voire un supplice. Mais un supplice que l’on accepte pleinement.
Ce 45 tours est ainsi la démonstration parfaite de l’amateurisme d’un groupe – guitariste débutant, batteur qui perd le rythme, chant tremblotant y compris dans le registre du cri, etc –, un groupe qui a des idées claires et se débrouille avec ses maigres moyens pour les concrétiser. Pour en revenir à internet et aux saloperies technologiques toutes prêtes à consommer, c’est l’envie et le besoin qui ont donné naissance, même imparfaitement, à cette musique, à l’encontre exacte des possibilités sans limites théoriques et donc complètement submergeantes de notre chère époque actuelle et parait-il si moderne. La musique ultra nihiliste et destructrice de Circle X avait tout pour elle puisqu’elle répondait à des pulsions et des idées alors nouvelles qui précisément ne prétendaient répondre à rien et surtout ne se voyaient pas comme un écho rassurant et/ou balisé. Détruire pouvait encore être considéré comme un acte créateur – aujourd’hui « créer » ce serait plutôt piller le passé mais rassurer pour séduire – et la meilleure preuve c’est la face A de ce single, une reprise aussi jouissivement lamentable qu’assassine du Heartbreaker des Rolling Stones. Que ces derniers fassent encore en 2012 la tournée des plus grands stades du monde est une autre démonstration que beaucoup d’entre nous sommes morts depuis fort longtemps.

mercredi 1 août 2012

Putiferio / Lov Lov Lov




L’ensemble du comité rédactionnel de 666rpm a toujours eu un peu de mal avec PUTIFERIO. Et c’est sciemment que l’on n’avait pas parlé ici de Ate Ate Ate*, le précédent et premier album du groupe, un album finalement un peu gênant. Ah ! Qu’est ce que cela signifie donc, un album « gênant » ? Par exemple un disque que l’on se sent très près d’aimer alors que quelque chose nous en empêche définitivement**. C’était précisément le cas de Ate Ate Ate et cela se passe presque exactement de la même façon avec Lov Lov Lov. Tout est donc dans ce « presque » qui selon les jours et les humeurs fait pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre.
En fait tout commence on ne peut plus parfaitement avec Void Void Void*** et sa noise élégamment barrée et joyeusement hystérique. Pas mal maniérée également et surchargée à l’occasion d’enluminures bidouillée – cela se reproduira à plusieurs reprises sur Lov Lov Lov**** – qui n’apportent pas toujours grand-chose à l’ensemble. En bon amateur de bourrinade et de violence gratuite je regrette parfois à l’écoute de Lov Lov Lov que les quatre Putiferio se soient sentis obligés d’en rajouter dans l’excentricité et l’outrance expressive. Un peu plus de frontalité et de rudesse comme chez leurs camarades de label Lucertulas ne leur ferait pourtant pas de mal. Et le problème est que quand on commence à écouter un disque tout en réfléchissant à ce que l’on aurait préféré y entendre (s’amuser à changer l’ordre de la setlist, imaginer un tout autre mix*****, virer une guitare ou en rajouter une autre, etc) cela signifie que le ver est dans le fruit.
En même temps Lov Lov Lov est un album souvent très accrocheur à la frontière du post punk et du noise rock. Que l’on n’y soit que partiellement sensible ne signifie pas qu’il soit mauvais ou faiblard ou même indigne. C’est même à peu près tout le contraire car on ne peut que reconnaitre que Putiferio est un groupe sinon avec une sacré personnalité du moins capable d’avoir des idées à la pelle. Bon, ces idées sont ce qu’elles sont – du genre du violon sur un passage très post rock à la fin de Hopileptic ! – et elles dénotent d’un sens du baroque et de la grandiloquence parfois un peu indigeste. Les envolées sont légions sur Lov Lov Lov et, finalement, il faut intrinsèquement être d’une humeur aussi bonne que réceptive pour accepter un disque aussi délibérément joyeux : ce qui donc manque à cette musique c’est son incapacité à faire vraiment mal.

[Lov Lov Lov a été publié sous la forme d’un fort beau digipak par Robot Radio records et Macina Dischi]

* Ate Ate Ate puis Lov Lov Lov, avec un peu de chance le prochain album de Putiferio s’intitulera Fuk Fuk Fuk
** l’inverse est également vrai : un disque que l’on devrait détester mais que l’on aime quand-même – dans ce cas-là parler de bonne surprise est la seule solution pour s’en sortir avec les honneurs
*** Putiferio est visiblement un groupe doublement bègue
**** question bazar électro Loss Loss Loss passe même assez mal avec ses plans qui typiquement ne peuvent plaire qu’à des gens qui n’écoutent presque jamais de musique électronique
***** le premier truc à faire avec celui de Lov Lov Lov serait de mieux canaliser ce chant très bavard et qui parfois donne la malheureuse impression de n’être qu’une usine à yaourt