jeudi 19 juillet 2012

Report : Cockpit, Kouma et Split Second au Périscope - 14/07/2012





Retour au Périscope pour le dernier soir du festival Expérience(s). Les pompiers sont toujours dans le coin, du moins c’est ce que l’on devine parce qu’au loin on entend encore la vague rumeur du bal annuel du 14 juillet et cette année les clubbers des rues auront donc eu droit à la double dose : une première le vendredi et une seconde le samedi – que du bonheur. Après tout, se bourrer la gueule pour fêter l’abolition d’un régime monarchiste et autoritaire et en profiter pour oublier où nous en sommes arrivés de nos jours, en 2012, reste une activité comme une autre.
Mais l’éternelle ardoise placée à l’entrée du Périscope dévoile le déroulement d’une tout autre soirée. Ce sera donc Split Second puis Cockpit et enfin Kouma. Et malgré l’absence de tête d’affiche un peu porteuse ce dernier jour du festival connaitra un bon petit succès, ce qui il faut bien l’avouer n’était pas gagné d’avance…




C’est devant un public clairsemé que Split Second commence. Split Second est un duo composé de la saxophoniste Christine Abdelnour (elle joue de l’alto) et de Ryan Kernoa à la guitare. La première est une habituée de la scène des musiques improvisées et expérimentales ; on connait le second parce qu’il joue – très fort – dans Kourgane. Un duo qui sur le papier est assez étonnant mais heureusement que la vie est bien faite : ces deux là forment un beau duo.
Un duo qui doit beaucoup également au travail de Stefano Canapa, l’homme de l’ombre qui du fond de la salle diffuse à l’aide de trois projecteurs 16 mm des bouts de films presque exclusivement en noir et blanc, déforme les images, les mélange et éventuellement brûle ses pellicules. Evidemment on pense un peu au travail de Christophe Auger et Xavier Quérel au sein de La Cellule d’Intervention Metamkine mais pas seulement : Stefano Canapa joue plus sur les textures qui granulent et privilégie les contrastes presque thermiques entre blanc et noir (il utilise aussi une sorte de stroboscope qui annihile en une fraction de seconde tout repère visuel). 
De leur côté les deux musiciens murmurent, grincent ou tiennent la note. Après une intro réussie parce qu’un brin mystérieuse puis une partie intermédiaire malheureusement trop flottante, le dialogue finit par s’installer, particulièrement réussi sur toute la dernière partie du concert, en forme de longue plainte bruitiste s’élevant dans les airs.



C’est toujours avec plaisir que l’on retrouve Julien Desprez en concert : IRèNE, Q et DDJ sont autant de groupes que l’on apprécie. Pour Cockpit il s’est associé avec le batteur Edward Perraud (qui joue dans Das Kapital) et du bassiste Hubert Dupont qui a lui aussi un curriculum vitae long comme le bras. Autant dire tout de suite que ce concert de Cockpit a été un éprouvant calvaire : aucune idée forte, aucune tenue et surtout l’impression de trois musiciens n’ayant strictement rien à faire les uns avec les autres. Cela n’en finissait pas et plus le concert avançait on plus regrettait le gâchis d’un guitariste tel que Julien empêtré dans ce que l’on pourra qualifier au mieux de caricature de musique improvisée (et démonstrative). Par contre je remercie mon camarade d’un soir – dont je tairai le nom – d’avoir éclater de rire en même temps que moi à la fin du concert en signe de soulagement et de libération.




Fort heureusement KOUMA a largement sauvé la soirée. Pendant le changement de plateau entre les deux groupes les gens du Périscope ont eu la très bonne idée d’enlever les chaises disposées devant la scène : il était impensable que le trio s’échine devant un parterre de spectateurs trop sagement assis – un mauvais plaisantin décidément mal remis de Cockpit en a même profité pour s’écrier maintenant c’est rock’n’roll.
Il est vrai que le concert de Kouma a été à l’exact opposé de celui du groupe précédent. Un pur moment de furie et de folie, sur les traces de l’excellent premier album sans titre du trio. Il n’y a plus grand-chose de réellement jazz dans Kouma, sauf cet esprit vindicatif, libertaire et libérateur du free européen du début des années 70. Parce que question énergie et électricité, Kouma est un power trio total, terriblement noise et crade avec cette guitare baryton saccadée et ce saxophone baryton lui aussi qui bien qu’étant l’élément introduisant de la mélodie dans la musique du groupe sait parfaitement ce que tension et fracas signifie. Et je ne vous parle même pas de ce  batteur tout simplement génial et diabolique.
Les gens dans le public étaient donc debout, hurlaient, bougeaient, trépignaient et finalement Kouma a récolté l’enthousiasme auquel Pneu n’avait malheureusement pas eu droit la veille. Une véritable ovation et une ovation largement méritée : Kouma a littéralement explosé les compteurs question frénésie et fulgurance, à la limite de la transe la plus folle et des musiques électriques les plus rudes. Un très grand bravo, vraiment.

[quelques photos du concert sont visibles ici]

mercredi 18 juillet 2012

Report : L'Etrangleuse, L'Ocelle Mare et Pneu au Périscope - 13/07/2012




C’est déjà la cinquième édition du festival Expérience(s) organisé comme tous les ans par le Périscope de Lyon. Et tout ce que l’on espère c’est que cet évènement grossisse toujours un peu plus, occupe enfin toute la place qu’il mérite et devienne une réelle référence en matière d’éclectisme et de recherche musicale – tout en gardant son côté humain et convivial, cela va de soi.
J’aurai tout tenté pour assister à l’ensemble de la programmation de cette nouvelle édition du festival mais je n’aurai réussi qu’à rater les premiers jours et en particulier la soirée du jeudi 12 juillet – par ailleurs de très bons échos me sont parvenus du duo eRikm/Frédéric Blondy et surtout d’Actuum, quartet de free jazz très colemanien dans l’esprit (et dont on reparlera bientôt). Par contre hors de question de rater cette soirée du 13 avec L’Etrangleuse, L’Ocelle Mare et Pneu.
Arrivé sur place je m’aperçois que juste à côté du Périscope certaines rues sont complètement bloquées à la circulation et on peut entendre au loin le bruit du bal des pompiers – le contraste avec l’ambiance plus détendue du Périscope est saisissant et assez drôle. Or ce qui est vraiment énervant c’est de constater une fois de plus que le week-end du 14 juillet est l’un des jours privilégiés dans l’année où quelques uniformes peuvent faire diffuser en plein milieu de la ville de la musique pas loin d’être innommable voire complètement insupportable et ce à des volumes désormais interdits et bien sûr jusqu’à l’aube – alors que tout le restant de l’année les bars et petites salles de concerts sont eux régulièrement harcelés et mis à l’amende au nom des principes bien propres sur eux de  l’ « écologie urbaine » et du respect des riverains. Passons.




Le début de cette soirée au Périscope est placé sous le signe d’une certaine délicatesse. Le premier album sans titre de L’Etrangleuse publié par les Disques de Plomb avait dévoilé énormément de charmes et de diversité aussi ce concert suscitait-il une attente certaine. Sur la scène trône une harpe majestueuse et imposante. Juste à côté toute une rangée de pédales d’effets et une guitare.
L’Etrangleuse est un duo mariant subtilement écriture sophistiquée et énergie rock : la guitare est le plus souvent électrique mais pas de trop ; la harpe distille arpèges et douceur(s) mais pas seulement. On est même très étonnés de la vitalité et des résonnances que la harpiste tire sans aucune peine de son instrument, entre puissance et élégance. Ce gros machin en bois et truffé de cordes recèle bien plus de possibilités que ce l’opinion commune veut bien d’ordinaire lui accorder.
Presque tout l’album de L’Etrangleuse sera passé en revue pendant le set – quelques chansons un brin folklorique, des instrumentaux plus post rock, une très belle reprise de Kletka Red – et on est séduits par la force tranquille et exigeante d’une musique qui n’hésite pas à se frotter à une certaine simplicité et une élégance sobre mais fort justement mise en valeur : les deux musiciens sur scène ont une certaine conviction et beaucoup de charme, au moins autant que leur musique.




Thomas Bonvalet aka L’Ocelle Mare a déjà installé tout son attirail sur le côté gauche de la scène. Des bidules insensés pour qui s’attend à écouter de la musique (ou quelque chose censée s’en approcher), des objets hétéroclites, des instruments un peu fatigués ou bricolés, un banjo… Tout est éclairé en contre-plongée par une petite loupiote qui illumine Thomas Bonvalet sans pourtant l’éclairer réellement, transforme le musicien en statue de pierre vivante, projette des ombres qui masquent une partie de ce petit coin de scène mais laissent apparaitre de drôles de formes. Une lumière qui réussit à donner un caractère d’irréalité complète à ce que l’on croit tout de même deviner tout en accentuant la perception des choses. Comme un trompe-l’œil en perpétuel mouvement et imprégnant l’atmosphère d’une fragilité un peu brutale mais également d’un trouble évident comme celui provoqué par un cri incompréhensible et tétanisant.
Assister à un concert de L’Ocelle Mare c’est donc déjà un vrai plaisir pour les yeux. Cette musique aux contours toujours très organiques mais à la beauté décidemment minérale pourrait se suffire à elle-même or l’avantage de voir Thomas Bonvalet réellement devant soi, en train de jouer, de se tordre sur son tabouret, de transpirer et de tout détraquer est de balayer aussi sec tout ce que l’on avait fini par en penser – oh, seulement deux ou trois petites certitudes mais jamais beaucoup plus – et nous voila abandonnés mais heureux dans un autre espace-temps, estomaqués parce qu’il n’est même plus convenu d’appeler « classe », une beauté d’autant plus mystérieuse qu’elle est à la fois fulgurante et à portée de la main. On voudrait donc la toucher cette musique tellement elle nous parle tout en nous étourdissant, on voudrait l’attraper fermement autant qu’elle nous captive mais on ne peut pas. Baigné par sa lumière d’icône irréelle et de poète des sons Thomas Bonvalet/L’Ocelle Mare est tout-puissant et tellement inaccessible mais en même temps tellement généreux et altruiste.




Tranchant nettement avec le reste de la soirée, c’est PNEU qui jouait en dernier. Les tourangeaux sont arrivés assez tard au Périscope, leur beau van orange  ayant crevé sur la route (!!??) – une mésaventure qui peut arriver à tout le monde, même aux meilleurs, la preuve. Je me suis demandé depuis quand je n’avais pas revu Pneu en concert : à ma grande surprise la dernière fois remonte déjà à Septembre 2010, lors du premier passage à Lyon de la Colonie de Vacances aux côtés d’Electric Electric, Marvin et Papier Tigre. Entretemps Pneu a pourtant bien rejoué à Lyon (toujours avec la colo) et il paraitrait également que le duo a donné un concert impromptu en guise d’after soulographe lors du Festival Africantape en avril 2011 mais voilà bien une information que je n’ai jamais pu vérifier de sources sûres. Qu’importe, je vais pouvoir me rattraper.
Pneu en concert, cela reste du Pneu : d’un côté un guitariste survolté et de l’autre un batteur qui le lui rend bien. Je laisse aux anciens le soin de disserter avec âpreté pour savoir si Pneu ce n’était pas mieux avant lorsque le guitariste n’avait qu’un seul ampli et une ou deux pédales d’effets seulement (maintenant il utilise des loop stations et il a même un octaver) parce que moi je m’en fous complètement : j’aime toujours ce groupe en concert et c’est bien parti pour que je les aime toujours.
Pourtant Pneu a souffert du même phénomène que Marvin l’année précédente et au même endroit : un certain immobiliste poli et contagieux de son auditoire du jour. A croire que l’ambiance cosy du Périscope coupe toute velléité dans le public de se bouger le popotin et de se mettre à puer sous les bras. A la place l’audience était presque uniquement composée de rangées de chiens-chiens à tête basculante comme celui que mon oncle Jean-Claude avait installé sur la plage arrière de sa R12 en 1975. J’admets volontiers que pour ma part je n’ai pas réellement donné l’exemple, un peu occupé à prendre quelques photos pour immortaliser cette improbable séance de yoganoise. A la prochaine les gars.

mardi 17 juillet 2012

CHROMB! / self titled


Mouhaha haha hahaha ! Mais qu’est ce quoi donc qu’est-ce ? Lorsque ce premier disque de CHROMB! a atterri sur la platine/piste de crash taste de 666rpm, mon sang n’a fait qu’un tour, évidemment dans le mauvais sens. Ne me trouvais-je pas instantanément et violemment confronté à tout ce que je déteste en matière de musique ? Rapidement : de vrais faux airs de jazz vindicatif, la présence de synthétiseurs et de bidouilles électroniques envahissants voire menant la danse, un saxophone alto pleurnichard, une basse beaucoup trop effacée et surtout sur deux ou trois titres l’intervention d’un chant funky/soul et suraigu. N’en jetez plus, ce disque n’est pas fait pour moi et quelle drôle d’idée de me l’avoir envoyé.
Et puis j’ai lu le (très) gentil mot accompagnant le disque : « Salut ! On aime bien ton blog. Alors on tenait à t’offrir notre premier album… Si ces basses flatteries ne te rebutent pas trop, peut-être accepteras-tu de le chroniquer… Ou peut-être de venir nous voir en vrai, en concert, tu trouveras la liste [des dates] ci-joint… CHROMB! te remercie. Bonne écoute ! ». Exactement de quoi me motiver pour en rajouter une couche dans la méchanceté gratuite et de descendre de manière deux fois plus dégueulasse encore un pauvre petit disque prétentieux.




En fait c’est à peu près tout le contraire qui s’est produit. J’ai tout de suite voulu écouter ce disque, intrigué par l’objet et son artwork – signé Benjamin Flao – qui m’a immédiatement attiré, pauvre matérialiste que je suis : des wagons balayés par une tempête de vent sur fond de paysage industriel désolé (et ce qui me plait le plus c’est ce bidon rouge entre les voies ferrées qui lui reste absolument collé au sol… le recto du disque est très bien également).
En toute sincérité il ne m’a pas fallu très longtemps pour tomber éperdument amoureux de CHROMB! et de sa musique. Et j’en suis le premier étonné. Car le jazz électrique et nuageux de CHROMB! possède c’est vrai une syntaxe et des éléments inhabituels pour des oreilles un brin passéistes et éduquées au free jazz de papa – petit raccourci flagrant : de Coltrane à Gustafsson en passant par Brötzmann et Joe McPhee – et un esprit qui n’en démord pas de ce qui est avec le temps devenu un nouvel académisme.
Académique, la musique de CHROMB! ne l’est vraiment pas. Et il est donc vrai que les synthétiseurs, orgues et autres Fender Rhodes mènent la danse ici. Camille Durieux qui joue de tous ces bidules est d’ailleurs l’un des principaux compositeurs de CHROMB!. Tout s’explique. Mais ce  garçon est loin d’être seul : il est accompagné d’Antoine Mermet au saxophone (alto et baryton) et à la voix, de Lucas Hercberg à la basse et de Guillaume Gestin à la batterie. Un groupe très actuel partant du jazz pour le mêler à toujours plus d’électricité sans avoir recours à une quelconque guitare. Toute ressemblance avec un groupe anglais de la fin des années 60/débuts des années 70 et originaire de Canterbury n’est peut être pas totalement fortuite.
Les emprunts sont ici multiples, électro évidemment comme sur les passages façon abstract/trip hop concassé de Il L’A Fait Avec Ta Sœur or le plus formidable ce sont ces envolées très lyriques dont CHROMB! a décidé de ne jamais se priver. Des volutes impérieuses qui dansent avec le kitsch progressif tout en lui intimant l’ordre de se tenir à sa place. La musique de CHROMB! fourmille allègrement de détails luxuriants et qui débordent constamment certes, mais toujours comme il le faut – on s’en aperçoit systématiquement une fois que tout est fini et que l’on a même pas eu le temps de s’écrier que le groupe en fait trop. Tout est donc une affaire de dosage dans l’exubérance et le lyrisme.
Certains titres sont d’apparence plus free rock et encore plus folle (Apocalypso) mais il y a toujours ce groove électrique – pas un groove qui fait danser sous les sunlights mais celui qui vous enveloppe les os d’un frisson impérieux de sensations proches d’un bon shoot d’adrénaline ou de ce que vous voudrez (du moment que c’est une drogue). Enfin, il y a effectivement du chant sur ce disque. Il apparait une première fois sur Tu Es Ma Pause Déjeuner : aigu et criard, sensible et lyrique, emphatique et sauvage comme les cris d’un petit animal coincé mais déployant tout son instinct de survie. Tu Es Ma Pause Déjeuner est le point de basculement d’un disque qui se payait déjà le luxe d’être intrigant et haletant. Cette musique de l’âme qui vascille pour mieux renaitre touche alors au plus juste et devient définitivement bourrée d’émotions, elle est aussi intemporelle et poétique que celle d’un Soft Machine endossant la combinaison magique du Surfer d’Argent. Et il en sera ainsi jusqu’à Maloyeuk qui est de loin la composition la plus grandiloquente du disque – et comme un vrai coup de grâce, celle qui bien sûr ne vous épargne pas mais vous touche encore et encore.
Ce disque totalement autoproduit est en écoute intégrale sur la page Soundcloud de CHROMB !. Et pour contacter le groupe, une seule adresse : madamechromb [arobase] gmail [point] com.




CHROMB! est également à l’affiche du festival Deux Jours De Musique Irréconcilée qui se tiendra les 20 et 21 juillet prochain à Peyrelevade. Non seulement Peyrelevade est un très beau coin de la campagne corrézienne mais en plus la programmation est au top : signalons France Sauvage et Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp le 20 ainsi que Marylin-Rambo, CHROMB! (donc) et K-Branding le 21. Et tout ça pour 10 €uros les deux jours, la campagne ça a vraiment du bon.
Sinon CHROMB! sera également à l’affiche de la prochaine édition du Riddim Collision à Lyon au mois de novembre prochain – mais ça on en reparlera en temps voulu…

lundi 16 juillet 2012

Movie Star Junkies / Son Of The Dust




Il est vraiment précédé d’une très sale réputation ce troisième album des MOVIE STAR JUNKIES. Il paraitrait même que la fête est définitivement terminée, que tout le monde est rentré bien sagement à la maison et que l’entrain d’antan a laissé la place à une ambiance lénifiante au possible… Alors ? Gueule de bois, repos du guerrier, sieste digestive et citrate de bétaïne/alka seltzer à la cantonade ?
OK, on admettra qu’avec Son Of The Dust les Movie Stars Junkies s’éloignent plus que jamais de la furie maritime et déjantée du génial Melville et de la gouaille alcoolisée/fin de partie d’A Poison Tree. Mais avec le recul on s’aperçoit surtout que Son Of The Dust s’inscrit parfaitement dans une certaine logique, que les trois albums des Movies Stars Junkies (quatre si on compte l’excellente et indispensable compilation de singles et raretés Junkyears) forment un tout et que chaque enregistrement représente en quelque sorte une facette différente de ce tout.
Alors ne boudons pas notre plaisir parce qu’il est tout simplement excellent ce Son Of The Dust et il l’est instantanément, dès les premières écoutes et sans discussion possible – alors que son prédécesseur direct A Poison Tree avait lui nécessité un petit peu d’apprentissage, sans doute parce qu’il avait un côté un peu trop forcé par moment. Certainement plus sereine et moins éthylique, la musique des Movie Stars Junkies n’en est pas pour autant devenue insipide. Certes les rythmes trépident désormais rarement, les guitares sont passées en mode aigrelet, le chant susurre voir croonise à l’envie, les chœurs féminins envahissent chaque retour de refrain, Nick Cave et ses Bad Seeds viennent de dépasser  la quarantaine sans s’en rendre vraiment compte et on sent surnager comme une légèreté presque pop. Pop est en fait un mot bien mal choisi, disons plutôt que les Movie Stars Junkies ont travaillé leurs mélodies et leurs arrangements sur l’établi, se sont débarrassés du côté trop gouailleur, ont pissé un bon coup toute la bière frelatée qu’il leur restait dans le bide, ont épousseté leurs vestes de costumes dépareillées, ont rajouté une fleur un peu fanée à leurs boutonnières, ont lustré leurs vieilles chaussures en cuir fatigué sur le derrière des jambes de leurs pantalons et ils sont passé en mode dandy froissé et piquant – non pas le dandy qui souffre parce qu’il est trop défoncé et qu’il a des remords, qu’il pense à son amour perdu et qu’il prétend regarder dieu dans le blanc des yeux mais le dandy consciemment décadent et un rien rigolard qui se souvient de tout, recommencera peut-être parce qu’il ne veut renoncer à rien.
Si j’osais – tant pis, j’ose… – je dirais même que l’euphorie discrète et élégante qui se dégage de Son Of The Dust est une euphorie amoureuse mais lucide. Rien à voir avec du gnangnan et du va comme je te montre mon petit cœur tout bleu (quoique) mais plutôt le plaisir éphémère d’une joie peut-être sans lendemain et dont on ne veut pas manquer une miette. En cela Son Of The Dust n’a rien de très différent de Melville et d’A Poison Tree : la musique des Movie Star Junkies est toujours la musique d’un quotidien que l’on s’efforce de rendre différent. Exprimer son ressenti pour une musique sous un angle d’utilité quelconque c’est mal mais s’il me fallait vraiment le faire voilà bien la seule raison qui m’y pousserait : aujourd’hui et rien d’autre (et, bien sûr, exactement la même chose demain).

[Son Of The Dust  est publié sous la forme d’un combo vinyle + CD par deux labels : Outside Inside records et Wild Honey records]

dimanche 15 juillet 2012

Comme à la télé : Sonic Youth 25 ans après



Comme pour faire écho à une précédente vidéo, revoilà les Sonic Youth en concert et enregistrés pour ce qui reste à ce jour la dernière apparition du groupe. Cela se passait le 14 novembre 2011 au Brésil.













Aucun regret, donc.

samedi 14 juillet 2012

EL-P / Cancer 4 Cure




Nouveau messie du hip-hop underground depuis plus de dix ans, ex Company Flow, cofondateur désormais démissionnaire de Definitive Jux recordings et génial producteur de l’album The Cold Vein de Cannibal Ox (entre autres), EL-P revient enfin avec un nouvel enregistrement, Cancer 4 Cure… sur Fat Possum cette fois. Bon, allez, c’est vrai que l’on a été un peu surpris suite à l’annonce de ce changement de label et qu’un brin d’inquiétude avait même fait son apparition. En attendant d’en savoir plus on pouvait toujours supputer sur l’illustration de la pochette de Cancer 4 Cure reprenant celle de l’album I'll Sleep When You're Dead mais en version phœnix transformé en miroir aux alouettes et surtout en mille morceaux. On pouvait également extrapoler au sujet d’un titre d’album aussi sibyllin que mortifère.
Mais le résultat est là, éclatant de réussite : avec Cancer 4 Cure on ne peut qu’admettre qu’EL-P continue de boxer hors catégorie. Et très loin au dessus de tout le monde. Si quelque chose s’est brisée en ce bas monde ce ne sont certainement pas l’inspiration ni le mordant du presque quarantenaire Jaime Meline, El Producto.
Marques de fabrique incontournables, les instrus de Cancer 4 Cure sont à la fois luxuriants et glaçants, les rythmes tribaux et irrésistibles (le presque breakbeat de Request Denied surligné par un sample en hommage aux débuts de Meat Beat Manifesto – « Storm The Studio »), le flow d’EL-P imperturbable et impérieux. Cancer 4 Cure impressionne par ce mélange de brutalité froide et de sophistication accessible à tous, de profusion d’idées et d’efficacité inquiétante, entre embrouilles électro de haut vol et urbanité contagieuse et viscérale. Malgré une fin d’album moins rentre-dedans, moins nerveuse et presque plus mélancolique il n’y a sur cet album strictement aucun temps mort ni aucune éclaircie pour reprendre son souffle – le très beau mais très sombre Sign Here n’est finalement qu’un faux répit – et Cancer 4 Cure apparait à la fois encore plus tendu et plus luxuriant que tous ses prédécesseurs réunis. Il est surtout d’une unité et d’une cohésion pas loin d’être admirables.
Dernier détail, EL-P a souvent fait appel à des invités hors hip-hop et hors rap, des gens souvent pas recommandables pour deux sous mais il a toujours su les intégrer dans un ensemble cohérent, loin de tout effet artificiel – ici c’est le poupon Paul Banks des abominables Interpole qui apparait sur Works Everytime et le blondinet new-yorkais colle parfaitement à l’ambiance voulue tout comme Trent Reznor l’avait fait avant lui sur l’album I'll Sleep When You're Dead. Sur Stay Down Nick Diamonds (aka Nicholas Thorburn) vient lui aussi pousser la chansonnette et le résultat est tout simplement époustouflant. Il est toujours amusant de constater comment El-P arrive à faire exactement ce qu’il veut de ses guests, aussi pénibles soient-ils. Côté invités hip-hop on remarque le gros affreux Mr Motherfucking eXquire, Danny Brown, Killer Mike et Despot, soit la crème du hip-hop undergrond US.
Aussi bon rappeur que producteur éclairé, orfèvre du son et ingénieur expert en magie noire, El-P livre avec Cancer 4 Cure son meilleur album solo à ce jour. L’avenir lui appartient plus que jamais.